Table des matières
Quand le design arrête d’être simplement « joli » pour flirter avec la poésie minérale et la chaleur tactile, c’est souvent qu’on est tombé sur une pièce de Raphaël Navot. La patte est là. Invisible. Mais impossible à ignorer ; un peu comme une bande-son de Brian Eno qui flotte en arrière-plan sans qu’on sache vraiment d’où elle vient.
Ce designer israélien — mais soyons honnêtes, français d’adoption jusqu’au bout des ongles — a été sacré Designer de l’Année de Maison&Objet 2023. Et ce n’est pas pour rien. Il possède cet art agaçant de facilité pour trouver l’équilibre parfait entre artisanat d’exception, matériaux bruts et une douceur qui vous enveloppe. Bienvenue dans un monde où le mobilier n’est plus un objet, mais une sensation, presque une ambiance intérieure à part entière, comme un décor de film d’Agnès Varda ou de Luca Guadagnino.
L’homme derrière la matière
L’histoire commence en 1977. Raphaël Navot naît à Jérusalem. Une famille d’artistes, une enfance partagée entre la ville sainte et la rudesse de la campagne. Ce dédoublement ? C’est la clé. Naviguer entre les cultures lui a appris très tôt que les frontières sont faites pour être bougées, tordues, réinventées. Une leçon qu’il applique aujourd’hui à chaque courbe de ses meubles, à chaque texture qu’il dessine (c’est très « mondialisé » mais au sens noble, à mon avis).
Il fait ses armes à l’Académie de Design et d’Art de Bezalel, puis décide de s’envoler pour les Pays-Bas. Direction la Design Academy Eindhoven, temple mondial du design conceptuel. Diplôme en poche en 2003. Là-bas, on ne fait pas que dessiner ; on pense à contre-courant et on travaille la main dans la main avec ceux qui fabriquent ; les artisans, les techniciens, les gens de l’ombre qui transforment les idées en objets concrets.
Mais c’est Paris qui va tout changer. Il s’y installe juste après ses études. La Ville Lumière devient son laboratoire, son terrain de jeu. C’est ici qu’il forge ce style si particulier : expérimental, sensoriel, artisanal, presque cinématographique. Paris lui ouvre les portes du luxe, mais Navot ne cherche pas juste à coller son nom sur une étiquette ou une collab de plus avec une grande maison. Il veut de la vraie recherche, un langage formel qui tienne autant de la sculpture que du design d’intérieur contemporain.
Son QG, le Studio Raphaël Navot, ressemble d’ailleurs plus à une ruche qu’à un bureau d’études. On y croise des artisans d’art, des marbriers portugais, des souffleurs de verre italiens, des menuisiers français… parfois même quelques artistes et architectes de passage, façon studio pluridisciplinaire à la Ettore Sottsass. Navot orchestre ce tour d’Europe du savoir-faire sans jamais tomber dans le folklore poussiéreux. Pour lui, la main est aussi cruciale que l’œil. L’imperfection ? C’est la seule preuve d’authenticité qui compte, comme une patine naturelle que le temps dépose sur les choses.

Navot, anti-tendance, se fiche de l’éphémère et des gimmicks Instagrammables. Entre l’art et le design, il explore les textures, flirte avec l’organique, revisite les matières nobles – bois massif, pierre, cuir, bronze, laines. Son obsession ? Créer des pièces qui survivront à votre fil Instagram, à vos déménagements et peut-être même à vos changements de goûts.
Son CV donne le tournis. Intérieurs de clubs (le mythique Silencio des Prés à Paris, conçu avec le grand David Lynch, tout un programme), hôtels (l’Hôtel National des Arts et Métiers), installations artistiques, ou collections pour des géants comme Roche Bobois, Loro Piana ou Louis Vuitton. On pense un peu à ce que fait Kelly Wearstler à Los Angeles : une écriture totale, qui englobe espace, lumière, mobilier, textures.
On croise désormais ses œuvres un peu partout, de la Friedman Benda Gallery à Los Angeles à la Carpenters Workshop Gallery. Toujours cette même signature : un minimalisme qui n’est pas froid, une sophistication qui reste sensuelle ; un luxe feutré, presque silencieux, loin du bling.
Mais attention, Navot n’est pas juste un faiseur de beaux objets. Militant du « détail qui tue », ses espaces sont pensés pour vieillir, se patiner, encaisser la vie, les soirées, les traces de verres qu’on oublie de nettoyer. Il préfère travailler avec ceux qui respectent le temps, la nature et l’humain plutôt que de courir après la fast-deco, les productions jetables ou la surconsommation de meubles tendance.
Designer français incontournable de la scène contemporaine, Raphaël Navot collectionne les prix. Mais son titre de Designer de l’Année Maison&Objet 2023 sonne comme une évidence. Il ne suit pas la mode, il trace sa propre route, intemporelle, dans ce paysage du design de luxe où beaucoup se ressemblent un peu trop, disons-le.
Visiter le site web de Raphaël Navot
Pourquoi Navot compte parmi les designers de mobilier d’aujourd’hui
Prenons un peu de hauteur. La scène actuelle du design de mobilier est coupée en deux : d’un côté la production industrielle qui dessine pour les catalogues, de l’autre le design de collection qui fabrique des pièces uniques pour les foires d’art, à des prix qui font tousser. Rares sont les designers de mobilier capables de circuler entre les deux mondes sans se renier. Navot le fait. Une collection grand public chez Roche Bobois ici, une pièce sculpturale en galerie là, un intérieur d’hôtel entre les deux — et toujours la même écriture.
Sa botte secrète, c’est la matière avant la forme. Là où beaucoup de créateurs partent d’un croquis, Navot part d’un échantillon : un bois brûlé, un cuir tressé, une pierre à peine polie. Le meuble arrive après, presque comme une conséquence. Cette approche remet l’artisanat au centre du jeu, à contre-courant de vingt ans de design d’image pensé pour les rendus 3D. Dans l’histoire récente, on ne voit guère que les grands anciens — un Pierre Paulin obsédé par ses mousses, une Charlotte Perriand amoureuse du bois brut — pour avoir tenu cette ligne avec autant de constance.
Ajoutez à cela le timing : à l’heure où le public se détourne du meuble jetable pour chercher des pièces durables, son credo anti-tendance devient… la tendance. Ironie totale. C’est ce qui fait de lui l’un des designers français les plus regardés du moment, par les éditeurs comme par les galeries.
Les pièces cultes (qu’on rêve d’avoir)
Fauteuil « Quartet Chair »
Avec le fauteuil « Quartet Chair », oubliez l’assise classique. C’est un trône sculptural, un mix de bois et de velours, presque une petite architecture domestique. Un objet hybride entre l’abri et l’icône design. On s’y love, on s’y cache. C’est du confort émotionnel pur, ce genre de siège signature qui pourrait trôner dans un loft brutaliste ou un appartement haussmannien très chic.

Miroirs « Wall Shadow »
Les « Wall Shadow » ne sont pas juste des miroirs. Ce sont des flaques de lumière qui grimpent aux murs. Avec leurs « bords débordants » et leurs formes organiques, ils ne renvoient pas seulement votre reflet ; ils tordent la perception de l’espace. Une ode à la fluidité, presque surréaliste, qui me fait penser aux silhouettes molles de Dalí ou aux intérieurs ondulants de Gaudí.
Collection « Storage Jars »
La collection « Storage Jars » semble tout droit sortie d’un atelier d’apothicaire futuriste. Céramique douce, formes tactiles… on a envie de les toucher, de les déplacer, de les aligner sur une étagère en bois brut. C’est modeste, raffiné, et ça célèbre la beauté simple de l’utile, dans un esprit très slow design, presque wabi-sabi.
Canapé « Acrostiche »
L’asymétrie assumée. Le canapé Acrostiche repose sur un sabot de bois massif, comme une jambe de bois sophistiquée. C’est bancal ? Non, c’est du génie. Une micro-provocation formelle qui rappelle certains meubles de Jean Prouvé ou de Charlotte Perriand : fonctionnels, mais jamais tout à fait sages.

Canapé « Lune » pour Domeau & Pérès
Né en 2016, le canapé « Lune » claque comme un manifeste. Pas de chichis. Des courbes vastes, rassurantes, une générosité dingue. Conçu pour Domeau & Pérès, il est une invitation directe à la paresse chic, au farniente urbain. On l’imagine très bien dans un appartement décoré façon « Call Me by Your Name », avec des livres partout et des tapis épais.

Fauteuil « Threefold »
On dirait un jeu de construction. Le fauteuil Threefold (chez Friedman Benda) assemble des formes disparates qui évoquent des galets. C’est l’équilibre précaire des pierres zen, version salon, presque comme une installation de land art miniaturisée. Un objet qui joue à la fois la carte du design sculptural et celle du confort domestique.

Projet « The Apothem Lounge » pour Ruinart
Pour Maison&Objet, Navot a imaginé « The Apothem Lounge ». Imaginez un espace où la lumière (signée Flos) dialogue avec le mobilier sur mesure. Ici, le « chill » devient une expérience quasi mystique, une chorégraphie pour les sens ; on est plus proche de l’installation immersive à la Olafur Eliasson que du simple stand de salon.

Collection Nativ pour Roche Bobois
La collection Nativ pour Roche Bobois, c’est l’essence de Navot accessible. Un canapé aux allures organiques, une table basse en frêne massif, un tapis tufté main aux motifs qui ondulent… Nativ, c’est le confort primitif mais ultra-sophistiqué, pensé pour les intérieurs contemporains, les maisons d’architecte, les lofts parisiens comme les villas méditerranéennes.

Collection Land
Avec Land, on touche au sublime. Ces tentures murales et tapis ne sont pas de la déco, ce sont des paysages vus du ciel. Grâce à des textiles artisanaux, chaque pièce force à ralentir le pas. À regarder. Vraiment. On pense aux cartes topographiques, aux vues satellites, à l’esthétique presque méditative d’un Rothko transposée sur un tapis ; c’est du design textile qui tient du tableau abstrait.

Où acheter du Navot (et avec quel budget) ?
Bonne nouvelle : Raphaël Navot ne se cache pas uniquement derrière les vitrines feutrées des galeries. Il existe trois portes d’entrée dans son univers, et elles ne jouent pas dans la même cour.
La plus accessible, c’est Roche Bobois : la collection Nativ y est diffusée en boutique, avec des tarifs de canapé haut de gamme — comptez quelques milliers d’euros pour un canapé, moins pour une table basse ou un tapis. Cher, oui, mais dans les eaux d’un beau meuble d’éditeur, pas d’une œuvre d’art.
Deuxième porte : Domeau & Pérès, l’éditeur-sellier qui fabrique en France, à la commande et en petites quantités. Le canapé « Lune », c’est chez eux. Ici on entre dans la logique de l’édition d’art appliqué : prix sur demande, délais d’atelier, et la satisfaction de savoir quelles mains ont cousu votre assise.
Troisième porte, la plus vertigineuse : les galeries de design de collection — Friedman Benda, Carpenters Workshop Gallery — où circulent les pièces sculpturales en éditions limitées, comme le fauteuil Threefold. Là, on parle de prix de collection, ceux qu’on ne demande qu’après s’être assis (et encore). Quant au marché du vintage, il est pour l’instant quasi inexistant : le designer est en pleine activité, ses éditions sont récentes et leurs propriétaires ne revendent pas. Patience.
Questions fréquentes sur Raphaël Navot
Qui est Raphaël Navot ?
Raphaël Navot est un designer né en 1977 à Jérusalem et installé à Paris depuis le début des années 2000. Formé à la Design Academy Eindhoven, il conçoit du mobilier, des intérieurs et des installations où l’artisanat et les matières naturelles tiennent le premier rôle. Il a été nommé Designer de l’Année du salon Maison&Objet en janvier 2023.
Quelles sont les créations les plus connues de Raphaël Navot ?
Côté lieux, l’intérieur du club Silencio à Paris, conçu avec le cinéaste David Lynch, et celui de l’Hôtel National des Arts et Métiers. Côté mobilier, le canapé « Lune » édité par Domeau & Pérès, le fauteuil « Threefold » et la collection Nativ dessinée pour Roche Bobois.
Où acheter un meuble de Raphaël Navot ?
La collection Nativ est vendue dans les magasins Roche Bobois. Les éditions plus confidentielles passent par Domeau & Pérès, et les pièces de collection par des galeries comme Friedman Benda ou Carpenters Workshop Gallery.
Quel style de décoration caractérise Raphaël Navot ?
Un style organique et sensoriel : formes courbes, bois massif, pierre, cuir et textiles artisanaux, dans une palette naturelle. Ni minimalisme froid ni ornement bavard — un luxe discret fondé sur la matière, pensé pour bien vieillir.








