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Ettore Sottsass est considéré comme l’un des designers les plus importants et les plus influents de l’histoire du design italien et international du XXe siècle. Sa contribution ludique et iconoclaste à l’esthétique moderne, ainsi que son exploration de nouvelles formes et de nouveaux matériaux, ont eu un impact considérable sur l’industrie contemporaine du design et, plus largement, sur la culture visuelle de la seconde moitié du XXᵉ siècle.
Biographie et carrière d’Ettore Sottsass
Jeunesse et formation
Né le 14 septembre 1917 à Innsbruck, en Autriche, d’une mère autrichienne et d’un père italien, Ettore Sottsass passe une grande partie de sa jeunesse à Turin, en Italie, où il étudie l’architecture à l’Université polytechnique de Turin de 1935 à 1939. Cette période correspond à l’Italie fasciste de Mussolini, au triomphe du Rationalisme et du modernisme architectural en Europe, ce qui marque fortement sa formation. Après avoir obtenu son diplôme, il travaille pour des architectes locaux, notamment Giuseppe Pagano et Carlo Mollino, figures majeures du modernisme italien, à la fois engagées et expérimentales.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, Sottsass est appelé sous les drapeaux de l’armée italienne. Capturé, il est envoyé dans un camp de prisonniers de guerre en Autriche, d’où il n’est libéré qu’en 1945. Cette expérience, à mon avis, explique en partie sa méfiance profonde envers les dogmes, les formes trop rigides et l’autorité, qu’il s’agisse de politique ou de design.
Poltronova
Dans les années 1950, alors que le design industriel se développe dans toute l’Europe d’après-guerre (et que le style scandinave conquiert les intérieurs), Sottsass continue son apprentissage professionnel en devenant directeur artistique pour la société de design Poltronova, connue pour ses meubles modernes et audacieux. Il recrute des designers d’avant-garde comme Superstudio et Archizoom et collabore également avec des talents plus traditionnels, comme Gae Aulenti et Angelo Mangiarotti. Sottsass y conçoit plusieurs pièces pour Poltronova, dont le miroir « Ultrafragola », une interprétation futuriste d’un miroir de vanité, emblématique du design italien des années 70 et de cette culture disco, colorée, un peu excessive, qui réagit au fonctionnalisme sage d’après-guerre.
New York
En 1956, Ettore Sottsass voyage à New York, s’émerveille de la société américaine et collabore pendant quelques mois à l’agence de design novatrice de George Nelson. Il y découvre de près le design américain de l’ère Eisenhower, la culture de la consommation de masse, le triomphe de la publicité et des grands bureaux de design corporate, dans la lignée de Ray et Charles Eames ou de Herman Miller. Ce choc transatlantique, disons-le, le pousse vers un langage plus libre, plus pop, moins académique.
Olivetti
En 1958, Sottsass travaille pour l’entreprise Olivetti, où il conçoit des machines à écrire, des ordinateurs et des machines à calculer. Olivetti était alors considérée comme une entreprise innovante en matière de design et Sottsass a pu y développer son style avant-gardiste, tout en restant au contact du design fonctionnel. Il a notamment collaboré à la conception du premier ordinateur d’Olivetti, l’Elea 9003, et à la célèbre machine à écrire Valentine, devenu une véritable icône du design pop des années 60, exposée dans de nombreux musées de design comme le MoMA à New York ou le Triennale Design Museum de Milan.
Années 60, Pop Art et expérimentations
Dans les années 1960, à l’heure où le Pop Art de Warhol, Lichtenstein ou Oldenburg envahit les galeries à New York, Londres et Paris, Sottsass explore ce mouvement artistique et crée des objets et du mobilier qui reflètent cette influence. Il expérimente avec des matériaux tels que le plastique, le verre et le métal, et utilise des couleurs vives et des motifs géométriques. On est loin du Less is more de Mies van der Rohe : chez lui, c’est plutôt « plus c’est coloré, mieux c’est », dans une logique anti-minimaliste assumée.
Pendant les années 1970 et 1980, Sottsass continue à travailler sur des projets pour Olivetti, ainsi que pour d’autres entreprises de design italiennes et internationales. Il conçoit aussi des bâtiments, notamment l’emblématique « Red Tower » à Shanghai en Chine, à une époque où l’architecture mondiale se tourne vers le postmodernisme, la citation historique, les jeux de formes et de signes.
Studio Alchimia
A partir de 1979, Ettore Sottsass participe au groupe de designers « antidesign » Studio Alchimia, qui rassemble des personnalités novatrices comme Michele De Lucchi, Paola Navone, UFO, Alessandro Mendini, Andrea Branzi, Franco Raggi, Daniela Puppa, et Bruno et Giorgio Gregori. Le contexte est celui des années 70 : crise pétrolière, contestation sociale, remise en cause de la société de consommation, montée de l’architecture radicale en Italie.
En désaccord avec les positions théoriques de certains membres d’Alchimia, Sottssass quitte le groupe – qui s’étiole et se dissout rapidement – et s’en va fonder Memphis. Ce départ marque un tournant : il passe du manifeste théorique à une forme de design radical commercialisable, plus directement visible dans les salons et les intérieurs.
Groupe Memphis
En 1981, au tout début des années Reagan et Thatcher, Sottsass fonde le groupe Memphis, un courant du design radical ou « anti-design« , qui comprend des designers tels que Michele De Lucchi, Martine Bedin et George Sowden.
Avec ses couleurs vives, ses motifs géométriques et son utilisation audacieuse des matériaux, Memphis devient célèbre pour son approche ludique, anticonformiste et provocante du design, et suscité une réaction controversée dans le monde du design italien, certains louant son approche novatrice et d’autres la considérant comme un rejet des louables traditions nationales. Le mouvement, très bref (1981-1987), aura pourtant une influence durable sur le design postmoderne, la culture des années 80, la mode, le graphisme, jusqu’aux intérieurs contemporains qui redécouvrent aujourd’hui ce style kitsch ; exubérant ; joyeusement irrévérencieux.
Studio Sottsass Associati
En 1985, Sottsass crée le Studio Sottsass Associati, basé à Milan, qui devient l’un des studios de design les plus influents d’Italie. Le studio travaille sur une gamme de projets, allant du design de produits à l’architecture et à la conception de musées. Il intervient aussi dans le design d’intérieur, l’urbanisme, le mobilier de bureau, pour des marques et des institutions qui cherchent une image forte et un langage formel distinctif.
Années 90
Dans les années 1990, Sottsass, sans cesser de travailler sur des projets de design, se concentre davantage sur son travail artistique. Il crée des installations pour des expositions d’art, notamment l’exposition « Lichtzwang » à la Fondation Cartier à Paris en 1993. Artiste prolifique, Sottsass, a travaillé dans de nombreux médias différents, notamment la peinture, la sculpture, la céramique et la photographie. On peut y voir, personnellement je trouve, une forme de synthèse entre la culture du design italien et une sensibilité très personnelle, presque méditative par moments.
Décès
Ettore Sottsass meurt le 31 décembre 2007 à Milan, à l’âge de 90 ans. Il laisse derrière lui une œuvre foisonnante, qui continue d’influencer le design contemporain, le mobilier vintage et les nouvelles générations de créateurs.
Prix et récompenses
Au fil des ans, Sottsass a reçu de nombreux prix et distinctions pour son travail, notamment le Compasso d’Oro, le prix le plus prestigieux du design italien, qu’il a remporté plusieurs fois. Il reçoit également des prix internationaux, ce qui confirme son rôle de figure clé de l’histoire du design du XXᵉ siècle.
En 2000, il a été nommé chevalier de l’Ordre national de la Légion d’honneur en France, signe de la reconnaissance institutionnelle d’un créateur longtemps vu comme provocateur.
Meubles et objets design
Machine à écrire Valentine, Olivetti
Dès ses années comme designer chez Olivetti, Sottsass montre un goût prononcé pour les couleurs clinquantes, dans un esprit pop, comme en témoigne cette machine à écrire rouge vif. À l’époque, où la plupart des machines sont grises ou beiges, cette Valentine portable ressemble davantage à un accessoire de mode qu’à un simple outil de bureau : un manifeste de design pop, pensé pour les écrivains mobiles, les étudiants, les créatifs des années 60–70.

Miroir Ultrafragola
D’ordinaire, même s’il dispose d’un joli cadre, un miroir sait se faire discret pour laisser la place d’honneur à la personne qui s’admire. Pour Sottssass, hors de question ! c’est le cadre lumineux en nuances de rose pimpant du miroir Ultrafragola qui se fait admirer et se dandine. Il emprunte autant au design des années 70 qu’aux néons des clubs, à la culture rock, à l’esthétique glamour des magazines de mode. On comprend qu’il soit redevenu un objet culte sur Instagram, dans les intérieurs contemporains un brin nostalgiques.

Bibliothèque Carlton
On connait la bibliothèque classique de tout grand lecteur : marquée par le poids de la tradition, elle se présente comme un assemblage orthogonal dans un bois plutôt précieux comme le chêne ou le merisier – double symbole de capital culturel et économique, héritée autant des bibliothèques anglaises que de la bourgeoisie française.
Révolutionnaire, Sottssass envoie ce type de meuble à papa à la déchetterie et le remplace par une sorte de sculpture primitive haute en couleurs, aux angles pas droits. La Bibliothèque Carlton, pièce iconique du groupe Memphis, mêle référence totémique, architecture vernaculaire et graphisme 80’s dans un joyeux désordre apparent.
On peut y ranger ses livres quand même, notamment tout son rayon « critique sociale », sans oublier la BD ! Elle est éditée chez Cappellini, désormais recherchée sur le marché du design vintage et des collectionneurs.

Lampe Tahiti
On la dirait assemblée par un enfant hyperactif ou sortie d’un comic de science-fiction : cette lampe Tahiti aux airs de robot opte pour l’hybridation des textures et des couleurs, dans un mauvais-goût franchement assumé. Ce luminaire, mi-oiseau mi-machine, résume à lui seul l’esprit postmoderne : mélange des références, couleurs artificielles, formes presque caricaturales… mais terriblement mémorables.

Céramiques
Ettore Sottssass n’est pas qu’un artiste joyeusement casseur, son oeuvre comprend aussi ce genre de céramiques aux formes simples et aux couleurs sobres. Elles rappellent autant les vases antiques méditerranéens que certaines influences japonaises ; un travail plus silencieux, plus contemplatif, qui montre sa capacité à dialoguer avec l’artisanat, la matière, la lenteur du geste.

Moulin à poivre et couverts, Alessi
Pour le fabricant italien d’objets Alessi, Ettore Sottsass a mis son talent au service d’un moulin à poivre aux allures de jouet bariolé, mais aussi d’un set de couverts parfaitement classique. Cette collaboration avec Alessi, maison emblématique du design de table italien, illustre bien la façon dont le créateur passe du quotidien domestique à l’objet de collection, du simple accessoire de cuisine au petit manifeste de couleur posé sur la table.











