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La création du fauteuil B3
Marcel Breuer, le brillant élève du Bauhaus devenu maître
En 1925, Marcel Breuer a 23 ans. Il vient de finir sa formation au Bauhaus, école d’art et design révolutionnaire dirigée entre 1919 et 1928 par l’architecte allemand Walter Gropius. Mieux : brillant et entretenant une excellente relation avec Gropius, Breuer est bientôt nommé enseignant !

Il faut dire que malgré son jeune âge, le fringant designer a déjà tout d’un grand. En ce milieu des années 20, il réalise des œuvres qui vont influencer non seulement ses contemporains, mais tout le design du XXè siècle.
Ces œuvres illustrent à la perfection les orientations nouvelles prises par le Bauhaus : associer art et industrie, utiliser des matériaux nouveaux.
Sur ces principes, Marcel Breuer abandonne totalement la tradition européenne de la fabrication de meubles, et la repense de fond en comble.
Nouveaux matériaux, nouvelles structures
Avant lui, un fauteuil était presque nécessairement fabriqué en bois, dont on sculptait les éléments avant de les assembler. Cette tradition s’exprime par exemple dans le fauteuil de style français, aux formes relativement figées pendant des siècles. Sur cette structure de bois, on posait une assise et un dossier, souvent rembourrés avec des fibres textiles ou des matières animales (poils, plumes, crins), et recouverts de tissu ou de cuir.
Pour la structure, s’inspirant tout simplement de sa bicyclette, Marcel Breuer commence par remplacer le vieux matériau bois par un nouveau matériau : l’acier, et plus précisément le tube d’acier, une innovation récente à son époque, en partie issue de l’industrie de guerre. Cet acier tubulaire présente de nombreux avantages : il est à la fois
- malléable (on peut le courber facilement),
- résistant (il soutient donc facilement le poids d’un homme)
- léger (les tubes sont creux)
- bon marché et facile à produire (on peut donc envisager une production industrielle de masse)
Avec ce tube d’acier, Breuer fabrique donc la structure du fauteuil, par une série de courbures à angles droits.
Notons au passage que dans ce fauteuil B3, il cherche encore : plus tard, lui et ses successeurs dessineront des structures plus simples et plus limpides, plus économes et plus efficaces.
Remarquons aussi que la structure du fauteuil B3 s’inscrit dans un cube – en peinture et dans les arts plastiques, on sort à peine du cubisme et du primitivisme, courants qui mettent en avant la géométrie et les formes rudimentaires. Refus total de tout ornement superflu : la déco, c’est pour les ploucs, on est ici dans une esthétique fonctionnaliste où le beau c’est l’utile.
Pour le rembourrage, Breuer le remplace par… rien. Pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple ! Ou plutôt, c’est la tension entre le revêtement et les tubes de métal qui joue le rôle d’amortisseur, de structure souple, qui s’adapte au corps de la personne qui s’assoit.
Sur les premiers meubles en acier tubulaire, les designers emploient souvent le cannage, des trames de tissus, ou des bandes de cuir ; celles-ci deviennent ensuite majoritaires et les versions modernes des fauteuils de cette époque privilégient le cuir, ou le simili-cuir.
Pourquoi « fauteuil Wassily » ?
On connait aujourd’hui ce célèbre fauteuil de designer sous l’appellation « fauteuil Wassily« , en anglais « Wassily Armchair« , mais ce n’est pas Breuer qui l’a ainsi baptisé.
Ce surnom vient en fait de Dino Gavina, un fabricant italien qui, rééditant le siège de Breuer dans les années 1960, a choisi de souligner la relation d’amitié et d’admiration entre Marcel Breuer et le peintre Wassily Kandinsky, qui fut également enseignant au Bauhaus quand l’école déménagea à Dessau. Kandinsky avait beaucoup aimé le fauteuil de Breuer et celui-ci lui en avait donc offert un prototype.
Thonet et Knoll
Une version améliorée du prototype du fauteuil B3 fut produite en 1926 / 1927 par la Standard Möbel, jeune entreprise lancée par Breuer à Berlin. Mais l’artiste n’avait pas l’âme d’un entrepreneur et le catalogue de la Standard Möbel fut vendu dès 1929 au géant du meuble Thonet, qui continue à la produire depuis presque un siècle.
Les meubles conçus par Marcel Breuer sont toujours édités aujourd’hui, principalement par ces deux entreprises, Thonet et Knoll.
L’influence et l’héritage du fauteuil B3
Ludwig Mies van der Rohe
Le fauteuil B3 eut une influence immédiate sur le design de meubles international.
L’architecte Ludwig Mies van der Rohe, qui entretient des liens avec Gropius et d’autres personnalités du Bauhaus, et qui dirigera le Bauhaus entre 1930 et 1933, s’inspire des créations de Breuer en apportant des innovations radicales : dans sa chaise MR 10 et son fauteuil MR 20 notamment, il simplifie les formes et privilégie les structures cantilever, en porte-à-faux.

Le Corbusier
L’architecte et designer Le Corbusier a brièvement collaboré avec Walter Gropius, et connait les œuvres de Breuer. Il s’en inspire lui aussi, mais assez maladroitement, sans égaler ni Breuer ni Mies van der Rohe.

Etats-Unis
Très rapidement, aux Etats-Unis et ailleurs, des clones plagient les innovateurs allemands et la mode de l’acier tubulaire est lancée. Dans les années 1930, le meuble en vogue dans les catalogues est le meuble en tube de métal, uniquement concurrencé par une autre innovation de l’époque, lancée par l’architecte et designer finlandais Alvar Aalto : le meuble en contreplaqué.
Comment reconnaître un authentique fauteuil Wassily ?
Rançon de la gloire : le fauteuil Wassily est aujourd’hui l’un des sièges les plus copiés au monde. Si vous en croisez un dans une brocante ou sur une petite annonce, quelques vérifications s’imposent avant de sortir le carnet de chèques.
Premier réflexe : chercher la gravure. Depuis que Knoll a racheté en 1968 le catalogue de Dino Gavina, c’est elle qui détient les droits du B3 ; les exemplaires récents portent la signature de Marcel Breuer et le logo KnollStudio gravés sur la structure. Pas de marquage ? Ce n’est pas forcément une copie — les éditions anciennes n’en avaient pas toujours — mais la prudence est de mise.
Ensuite, laissez parler la matière. Sur un authentique, le tube d’acier chromé est épais, poli comme un miroir, et ses courbes sont parfaitement régulières, sans soudure visible aux angles. Les sangles de cuir sont taillées dans un cuir de sellerie épais, tendu comme une peau de tambour — rappelez-vous, c’est cette tension qui remplace le rembourrage. Sur une contrefaçon, le chrome est mince et pique à la moindre humidité, le cuir se détend en quelques mois, et le fauteuil perd toute sa superbe… et tout son confort.
Combien coûte un fauteuil Wassily aujourd’hui ?
Voilà la grande ironie de cette histoire : conçu selon des principes industriels pour être produit en masse et à bas prix, le fauteuil B3 est devenu un objet de luxe. Neuf chez Knoll, il se négocie généralement entre 2 500 et 4 000 € selon le cuir choisi. Les gens du Bauhaus, qui rêvaient de meubles démocratiques, apprécieraient le pied de nez.
Sur le marché de l’occasion, un exemplaire Knoll authentique et en bon état se trouve le plus souvent entre 1 000 et 2 000 € : les galeries de design du XXè siècle, les salles des ventes et les plateformes de mobilier vintage en proposent régulièrement. Les éditions Gavina des années 1960, elles, sont devenues des pièces de collection ; leur cote grimpe nettement plus haut et se décide plutôt aux enchères.
Restent les répliques, entre 150 et 600 € : chrome plus fin, cuir plus mince, durée de vie en rapport. À chacun de voir ! Mais si vous revendez un jour le vôtre, une photo nette de la gravure Knoll fera toute la différence sur l’annonce.
Questions fréquentes sur le fauteuil Wassily
Qui a créé le fauteuil Wassily et quand ?
Marcel Breuer, jeune maître du Bauhaus, a dessiné ce fauteuil en acier tubulaire en 1925 sous le nom de « B3 ». Le surnom « Wassily » lui a été donné dans les années 1960 par l’éditeur italien Dino Gavina, en hommage au peintre Wassily Kandinsky.
Pourquoi le fauteuil Wassily est-il si cher ?
L’édition officielle par Knoll emploie un acier chromé épais et un cuir de sellerie de qualité, et le statut d’icône du design fait le reste. Comptez entre 2 500 et 4 000 € neuf, selon le cuir.
Le fauteuil Wassily est-il confortable ?
Plus qu’il n’en a l’air : la tension des sangles de cuir joue le rôle de suspension et épouse le corps. C’est en revanche une assise basse et ferme, faite pour la conversation plus que pour la sieste.
Quelle différence entre le fauteuil B3 et le fauteuil Wassily ?
Aucune : c’est le même siège. B3 est le nom donné par Breuer en 1925, Wassily le surnom commercial apparu lors de la réédition italienne des années 1960.









