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On reconnaît une grande designer à sa capacité de transformer un simple fauteuil en promesse d’aventure, ou un tissu d’ameublement en légende, presque en manifeste. Et là-dessus, Nanna Ditzel régale, au même titre que les grands noms du design scandinave comme Arne Jacobsen ou Finn Juhl.
Exploratrice inlassable du design, elle insuffle joie, courbes et génie scandinave aux intérieurs du monde entier, de Copenhague à New York en passant par Londres. Son œuvre ? Une ode à la liberté et à la fonctionnalité, aussi malicieuse qu’audacieuse, profondément ancrée dans le style nordique mais ouverte à la culture internationale du design moderne.
Biographie
Nanna Hauberg naît le 6 octobre 1923 à Copenhague, au Danemark. Dans une société qui réserve encore le design et l’ébénisterie aux messieurs, et où Alvar Aalto, Wegner ou Mogensen dominent la scène, Nanna trace sa propre route. Elle se forme à l’ébénisterie à la Richard Ragnvald School, puis s’inscrit, dès 1943, à l’École des Arts et Métiers de Copenhague (Kunsthåndværkerskolen), où elle rejoint la classe de design de mobilier. Elle y obtient son diplôme en 1946, armée d’une audace rare dans le genre à l’époque, surtout pour une femme qui veut faire carrière dans le design de meubles.
C’est sur les bancs de l’école qu’elle rencontre Jørgen Ditzel, tapissier et futur mari. À peine diplômés, les deux jeunes talents ouvrent en 1946 leur propre studio à Copenhague, en plein âge d’or du design danois d’après-guerre. Le couple collaboratif s’illustre très tôt grâce à une approche expérimentale du mobilier : ils osent le rotin, le bois courbé, la mousse, des matériaux jusque-là peu explorés pour l’habitat contemporain, à contre-courant d’un modernisme plus strict.

Le succès vient vite, et les Ditzel reçoivent la médaille d’argent à la Triennale de Milan en 1951 pour un meuble pour enfants, avant de remporter un prix au concours du Museum of Modern Art de New York la même année. Pour l’époque, être montré au MoMA – temple du design moderne américain – signifie entrer dans la cour des grands, aux côtés des Eames ou de Saarinen.
Dans les années 1950, leur studio devient un véritable laboratoire d’innovations : mobilier pour enfants, assises sculpturales, textiles audacieux, objets pour la table… Leurs créations sont présentées lors de la fameuse exposition annuelle de la Copenhagen Cabinetmakers’ Guild, institution du design danois et vitrine de l’artisanat haut de gamme. Les formes organiques, le confort et l’attention portée à l’utilisateur sont leur marque de fabrique, dans la lignée du fonctionnalisme nordique mais avec, à mon avis, plus de fantaisie que la moyenne. Ils créent ensemble, mais Nanna mène déjà la danse, signant une grande partie des créations emblématiques.
La vie frappe brutalement en 1961 avec la mort soudaine de Jørgen. Loin de se laisser abattre, Nanna poursuit seule et s’impose comme une figure indépendante dans un univers très masculin et très compétitif. Toute en énergie, elle continue de présenter de nouveaux objets et signe, au cœur des années 1960, de nombreux meubles à la fois sérieux et joueurs, du mobilier d’enfants à la chaise « Trinidad » en passant par les expérimentations textiles. Le Danemark, mais aussi l’international (Allemagne, États-Unis, Royaume-Uni…), reconnaissent son talent. Elle enseigne l’artisanat et le design tout en recevant de multiples prix et distinctions, devenant un modèle pour les générations suivantes de designers femmes.
En 1968, Nanna Ditzel s’installe à Londres avec son second époux, Kurt Heide. Elle y fonde un studio de design et collabore avec des maisons britanniques comme Heal’s, acteur clé de la diffusion du design scandinave au Royaume-Uni. L’ambiance cosmopolite de la capitale booste ses inspirations : textiles aux motifs géométriques et colorés, assises innovantes, projet d’intérieurs pensés pour un art de vivre plus détendu… Nanna Ditzel devient l’une des rares designers danoises à conquérir le Royaume-Uni tout en restant fidèle à sa liberté créative, à mi-chemin entre culture nordique et swinging London.
À la mort de Kurt Heide en 1985, Nanna revient à Copenhague. La scène danoise lui fait fête : à partir des années 1980, ses meubles et textiles sont réédités par de grands éditeurs (comme Fredericia, Kvadrat, Getama ou Onecollection). Le marché occidental redécouvre alors le design scandinave vintage, et les pièces de Ditzel trouvent naturellement leur place dans ce renouveau. Ditzel se lance dans le design de bijoux pour Georg Jensen, maison emblématique de l’orfèvrerie danoise, ose la création de tapis, et voit ses œuvres exposées dans les plus grands musées : le MoMA de New York, le Victoria & Albert Museum de Londres, ou le Designmuseum Danmark de Copenhague.

Au fil des décennies, elle est récompensée par la médaille d’or à la Triennale de Milan (1960), le prix Lunning (1956), la Thorvald Bindesbøll Medal (1999), et consacre son dernier souffle à la création. Nanna Ditzel s’éteint à Copenhague le 17 juin 2005, laissant un héritage vivant, joyeusement subversif et inspirant une nouvelle génération de designers dans le monde entier, des studios de Berlin aux galeries de Los Angeles.
L’héritage et l’esprit Ditzel
Les créations de Nanna Ditzel sont exposées dans les plus grands musées du globe et rééditées par les éditeurs les plus exigeants, comme Fredericia, Kvadrat, ou Onecollection. Si son nom reste associé au grand design scandinave du XXe siècle, sa curiosité, son sens du jeu et sa recherche du confort inspirent toujours les designers contemporains, qu’ils travaillent pour IKEA, Hay, Muuto ou des maisons plus confidentielles.
On retient d’elle la liberté, le goût du risque… et le plaisir de bousculer les conventions pour redessiner la vie quotidienne avec malice. Oui, on peut méditer dans un œuf suspendu ou transformer un tissu en icône. C’est ce mélange de poésie domestique et de rigueur fonctionnelle qui, à mon sens, fait toute la différence. Merci Nanna !
Meubles design célèbres
Chaise haute pour enfant, Kolds Savvaerk (années 1950)
Nanna Ditzel compte parmi les premiers designers à s’être intéressé de très près au mobilier pour enfant, comme en témoigne cette célèbre chaise haute, toute en bois, dans un style typiquement scandinave, chaleureux et épuré.

Banc pour deux (Bench for Two), Kolds Savværk / Fredericia Furniture (1954)
Le Bench for Two (Banc pour deux) annonce le génie de Nanna Ditzel dès le début de sa carrière, et illustre déjà une forme de design social centré sur l’échange.
Ce banc sculptural, tout en bois courbé et formes organiques, offre une assise commune tout en favorisant la proximité et l’échange. Avec ses lignes douces typiques et sa légèreté, il est encore aujourd’hui un modèle de convivialité scandinave, que l’on imagine très bien dans un hall d’hôtel contemporain ou un salon minimaliste.
En toute indépendance créative, il transgresse une des règles du design danois si austère, en utilisant des motifs décoratifs, que les maîtres jugeaient superflus; un clin d’œil presque impertinent à la sobriété moderniste.

Ring Chair, Getama (1958)
La Ring Chair (Chaise Anneau) est l’un des chefs-d’œuvre de la collaboration Ditzel. Cette chaise légère, enveloppante et inattendue, impose un regard neuf sur l’esthétique nordique, plus sensuelle et généreuse.

Fauteuil suspendu Hanging Egg, Sika Design (1959)
Impossible de parler de Nanna Ditzel sans évoquer la Hanging Egg Chair (fauteuil suspendu en forme d’œuf). Véritable icône du design danois, ce siège suspendu en rotin tressé, imaginé avec Jørgen Ditzel, crée un cocon accueillant pour la lecture, la rêverie ou la sieste.
On l’imagine aussi bien dans un salon contemporain que sur une terrasse estivale, dans un loft new-yorkais ou une maison de vacances sur la Baltique. Son succès planétaire ne s’est jamais démenti, porté par l’engouement pour le design scandinave dans les magazines de décoration et sur le marché du mobilier de jardin haut de gamme.

Textile Hallingdal, Kvadrat (1965)
Le Hallingdal est le nom d’un textile d’ameublement — et pas n’importe lequel : c’est « le » tissu scandinave par excellence, souvent cité comme un classique du design textile du XXe siècle.
Créé pour Kvadrat en 1965, ce mélange de pure laine et de viscose se distingue par sa résistance, sa texture généreuse et sa palette de couleurs dynamiques. Utilisé sur d’innombrables canapés et fauteuils, dans des bureaux comme dans des hôtels, il demeure une référence du design textile international. On le retrouve encore aujourd’hui dans des projets de grands architectes d’intérieur en Allemagne, aux États-Unis ou en France.

Ditzel Lounge Chair, Fredericia (1993, relancée en 2002)
Le Ditzel Lounge Chair revisite le grand fauteuil scandinave : lignes en courbe, structure en bois habillée de tissu ou cuir, et confort ultra-généreux. Cette assise enveloppe sans jamais étouffer, fidèle à la vision de Nanna de créer des meubles où l’on se sent bien, naturellement, sans chichis mais avec du caractère.

Trinidad Chair, Fredericia (1993)
Place à l’un des grands classiques du design contemporain : la Trinidad Chair. Fabriquée en contreplaqué moulé, elle fascine par son dossier et son assise perforés, inspirés des façades en dentelle des maisons de Trinidad.
À la fois légère, empilable, élégante et d’un grand confort, la Trinidad est la star des salles de réunion de Copenhague… et des salons du monde entier. On la croise dans des restaurants design à Londres, dans des universités allemandes, jusque dans certains musées où elle fait presque figure d’œuvre d’art utilitaire.








