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Si le mobilier moderne avait une “matrice originelle”, Mart Stam en serait l’un des designers légendaires, ayant propulsé l’acier tubulaire dans nos salons – tout ça par l’audace d’une chaise qui semblait défier la gravité. À mon sens, c’est un basculement discret mais décisif pour le design contemporain. Prêt pour une plongée dans l’histoire d’un designer qui n’avait pas peur de plier, sans jamais rompre ?
Biographie
Mart Stam, de son vrai nom Martinus Adrianus Stam, voit le jour à Purmerend, aux Pays-Bas, le 5 août 1899, dans une Europe encore marquée par l’industrialisation et les débuts du modernisme.
Issu d’un milieu modeste, il débute comme apprenti dessinateur à l’école d’artisanat d’Amsterdam de 1917 à 1919. Sa grande curiosité pour les techniques, l’architecture, le dessin industriel et les arts appliqués va vite s’imposer, et il rejoint dès 1920 l’agence réputée Granpré Molière, Verhagen et Kok à Rotterdam, où il affine ses premières armes, sensible déjà aux courants de la “Nouvelle Objectivité”. Une sensibilité qui le rapproche, presque naturellement, de figures comme Gerrit Rietveld ou J.J.P. Oud, autres pionniers de l’architecture néerlandaise.
Au début des années 1920, le jeune Stam côtoie les milieux de l’avant-garde européenne. En 1923, il participe aux projets du groupe ABC en Suisse, se liant avec des figures telles qu’El Lissitzky et Hannes Meyer. Cette période va façonner sa vision architecturale : rationalité, sobriété, fonctionnalité. Le Bauhaus (même s’il n’en fut jamais un membre officiel), les travaux de Walter Gropius ou de László Moholy-Nagy et le constructivisme russe l’inspirent : tout doit être utile, honnête, dépouillé d’artifices. Bref, le contraire d’un baldaquin en velours cramoisi ; et très loin de l’éclectisme bourgeois à la manière Beaux-Arts, disons.
C’est avec la fin de la décennie que Mart Stam fait vraiment parler de lui. La grande exposition du Werkbund “Die Wohnung” à Stuttgart, en 1927, est une étape clé, presque un manifeste vivant du design moderne. Stam présente une maison témoin dans le lotissement Weissenhof – et deux chaises en acier tubulaire absolument révolutionnaires. C’est là, entre deux discussions sur l’habitat moderne avec Le Corbusier, Ludwig Mies van der Rohe ou encore Peter Behrens et Hans Scharoun, qu’il scelle son destin dans l’histoire du design et de l’architecture fonctionnaliste.
Sa chaise cantilever, sans pieds arrière, brise tout dogme sur ce qu’un siège doit être. Simple, minimaliste, tubulaire… et, évidemment, un peu provocateur. Elle inspire notamment Marcel Breuer, avec qui naît une controverse sur la propriété intellectuelle du concept de mobilier en tube d’acier : Mart Stam gagne d’ailleurs un procès qui lui reconnait l’antériorité. Cette querelle (un peu vaine, mais révélatrice) implique aussi indirectement des contemporains comme Lilly Reich ou Eileen Gray, qui exploraient eux aussi les matériaux modernes.
Pendant que son mobilier s’impose, Mart Stam se taille aussi une réputation d’architecte et d’urbaniste progressiste. Il collabore avec Ernst May à Francfort de 1928 à 1929, participe au projet d’habitations Hellerhof et promeut le logement social, version “égalitaire et aérée”. Une démarche qui fait écho aux réflexions de Bruno Taut ou de Fernand Léger sur la ville moderne et l’art pour tous, ce qui, personnellement, me parle beaucoup.

Dès 1930, il part en Union soviétique, où il bosse sur le développement urbain de Magnitogorsk et Orsk, puis comme chef d’équipe de planification à Moscou. Il y rencontre l’ex-étudiante du Bauhaus Charlotte Beese, qu’il épouse un peu plus tard. Elle est plus connue sous le nom Lotte Stam-Beese. Leur parcours croisé rappelle d’ailleurs celui d’autres couples créatifs comme Charles et Ray Eames ou Alison et Peter Smithson : travail, vie, recherche, tout se mélange.
Les lendemains qui chantent lui laissent cependant un arrière-goût d’autoritarisme, et Stam repart pour les Pays-Bas en 1935, où il fonde un studio de design et architecture avec sa femme (ils se sépareront en 1945). Il y multiplie projets et plans de reconstruction après la Seconde Guerre mondiale, dans une veine assez proche de certains travaux d’Arne Jacobsen ou de Gio Ponti, mélange de rigueur et de douceur domestique.
Mais Mart Stam n’est pas que praticien : il s’impose aussi comme pédagogue et théoricien. Dans les années 1940 et 1950, il dirige des écoles d’art et d’architecture à Amsterdam, Dresde et à Berlin-Weißensee, où il défend envers et contre tous une pédagogie basée sur la fonctionnalité, le social, l’innovation technique. Une sorte de “design pour la vie quotidienne”, dans l’esprit des écrits de Sigfried Giedion ou des manifestes de Jan Tschichold sur la typographie moderne.
Rendu persona non grata pour “formalisme”, il quitte Berlin en 1952, retourne aux Pays-Bas, puis s’exile en Suisse en 1966, où il finit ses jours en 1986 à Zurich. Ironie assez cruelle : cet apôtre de la rationalité se retrouve marginalisé pour excès de cohérence, ce qui me paraît toujours un peu absurde.
En tout, Mart Stam aura mené une existence à l’image de son mobilier : radicale, sans fioritures inutiles, mais terriblement marquante. Ses archives sont aujourd’hui conservées au Deutsches Architekturmuseum de Francfort et à l’Académie des Arts de Berlin, témoignant de l’immense empreinte qu’il a laissée sur l’histoire du design du XXe siècle, au même titre que des figures comme Jean Prouvé ou Charlotte Perriand.
Au bout du compte, difficile d’imaginer le design moderne sans les apports de Mart Stam. Sa chaise cantilever S 33 – standard du XXe siècle – flotte toujours dans l’air du temps, dans les intérieurs contemporains comme dans les musées de design. Et comme disait l’un de ses collègues du Bauhaus : quand la forme rejoint la fonction, on finit par s’asseoir sur un morceau d’histoire… et on ne veut plus jamais se relever. C’est un peu exagéré, certes, mais on voit bien l’idée.
Meubles design célèbres
Chaise cantilever S 33, Thonet (1926)
La S 33 est la toute première chaise cantilever (en porte-à-faux) de l’histoire, fruit du génie expérimental de Stam et d’une approche très “ingénieur” du mobilier moderne. Fabriquée en acier tubulaire courbé, dépourvue de pieds arrière, elle repose sur la flexibilité du matériau pour offrir un confort surprenant et un aspect flottant.
L’assise et le dossier peuvent être en cuir, tissu ou filet, parfois en toile technique dans certaines rééditions. Sa structure minimaliste, à la fois légère et robuste, a fait des émules et reste un modèle produit par Thonet aujourd’hui. On la retrouve autant dans les intérieurs vintage que dans les bureaux de start-up “design”. Le Bauhaus a failli en crever de jalousie !

Chaise cantilever S 34, Thonet (1926-27)
Variante de la S 33, la S 34 est munie d’accoudoirs, apportant un confort supplémentaire et une silhouette encore plus dynamique. Souvent recouverte de cuir, elle offre une assise généreuse sur une structure simplissime, adaptée aux salles à manger raffinées comme aux bureaux de patrons modernes. Toujours produite par Thonet.
C’est, pour beaucoup d’amateurs de design intérieur, le compromis idéal entre fauteuil et chaise minimaliste.

Chaise cantilever T1, Thonet (1927)
Bien moins connue que sa grande sœur S 33, la T1 incarne encore l’esprit d’expérimentation de Stam : une chaise en tube d’acier, utilisant des embouts de plomberie comme joints dans ses premiers prototypes (!). Une sorte de bricolage génial, presque DIY avant l’heure, qui me fait penser à certains essais de Konstantin Grcic ou de Jasper Morrison sur le mobilier économique.
Le design radical promet la démocratisation du mobilier, grâce à la simplicité de fabrication ; il annonce, mine de rien, toute la logique du mobilier modulaire et standardisé qui explosera après-guerre.

Chaise cantilever S 43, Thonet (1931)
C’est la petite sœur “nature” de la S 33 : structure tubulaire en acier chromé (ou laqué), mais cette fois, l’assise et le dossier sont en contreplaqué moulé, autre technique innovante à l’époque, développé par le pionnier finlandais Alvar Aalto. On pense aussi aux recherches de Charles Eames sur le bois moulé, qui iront encore plus loin quelques années plus tard.
Le résultat ? Une chaise aussi sobre que confortable, orgueilleuse représentante de la Nouvelle Objectivité et du mouvement moderniste. Ce mélange d’acier et de bois clair en fait, à mon avis, l’une des chaises cantilever les plus équilibrées visuellement.
Elle équipe aussi bien les salles de réunion que les auditoriums du monde entier (et jamais dans le grenier de mémé). On la croise souvent dans les universités, bibliothèques, espaces de coworking où l’on cherche un mobilier design discret mais affirmé.

Table S 1040, Thonet (années 1930)
Stam, adepte suprême du “Moins, c’est plus” (oui, même moins que Mies van der Rohe, et c’est pas peu dire), s’attaque aussi à la table : piétement tubulaire, plateau en verre ou en bois, structure démontable et épurée, souvent associée à ses chaises. Toute la panoplie de l’intellectuel du XXe siècle à portée de main !
Cette table, réalisée avec la même logique constructive – acier tubulaire courbé, plateau fonctionnaliste – accompagne à merveille toute la gamme cantilever. Son dessin clair, presque graphique, s’intègre aisément dans un intérieur minimaliste à la Bouroullec, un salon vintage ou même un bureau de direction. Le mobilier de Mart Stam, c’est un système modulaire bien avant IKEA ! Et, entre nous, avec une durabilité et une qualité de fabrication qui n’ont pas grand-chose à voir…









