Histoire du design allemand | Bauhaus, designers, grandes marques et meubles célèbres

Façade vitrée de l'aile des ateliers du Bauhaus de Dessau, avec l'enseigne verticale BAUHAUS

Une chaise de bistrot viennoise née sur les bords du Rhin, une école qui n’a vécu que quatorze ans et meuble encore la planète entière, un électrophone surnommé « le cercueil de Blanche-Neige » : le design allemand a le goût du paradoxe, même s’il cultive une réputation d’austérité.

On le croit rigide, il est surtout obstiné. Là où le design danois part de l’ébéniste, le design allemand part de l’ingénieur, et pose à chaque objet la même question : à quoi sers-tu, et comment te fabriquer mieux, en série, pour plus de monde ? La formule « la forme suit la fonction » est américaine, signée de l’architecte Louis Sullivan ; ce sont pourtant les Allemands qui l’ont prise au mot, du Bauhaus à Braun, jusqu’au « moins, mais mieux » de Dieter Rams.

Voici son histoire, celle de ses designers célèbres, de ses grandes marques et de ses meubles devenus des classiques.

Histoire du design allemand

Avant le design : Michael Thonet et le bois courbé

Au sens strict, le design naît avec l’industrie. Et dans le meuble, l’industrie commence avec un ébéniste rhénan têtu : Michael Thonet.

Né en 1796 à Boppard, sur le Rhin, Thonet y ouvre son atelier en 1819. Dans les années 1830, il s’acharne à fabriquer des chaises en lamelles de bois collées puis cintrées, une technique encore expérimentale. Ses meubles tapent dans l’œil du prince de Metternich, le tout-puissant chancelier autrichien, qui le fait venir à Vienne en 1842. Il y fonde en 1849, avec ses fils, l’entreprise qui prendra le nom de Gebrüder Thonet.

Au milieu des années 1850, il franchit l’étape décisive : courber à la vapeur du hêtre massif, et non plus des lamelles collées. Les usines s’installent en Moravie, au plus près des forêts de hêtres, et en 1859 sort la chaise n° 14 : six pièces de bois courbé, dix vis, deux écrous, rien d’autre. Expédiée en pièces détachées, c’est l’ancêtre du meuble en kit. On avance couramment le chiffre de cinquante millions d’exemplaires vendus avant 1930, d’où son surnom de chaise bistrot : tous les cafés d’Europe en ont eu. Le Corbusier, qui n’était pas homme à s’extasier pour rien, la tenait pour l’objet le plus élégant et le mieux conçu jamais créé.

Allemand ou autrichien, alors ? Les deux. Thonet est un Rhénan qui a fait fortune à Vienne, et la société Thonet qui porte aujourd’hui son nom est installée à Frankenberg, dans la Hesse, dans une usine ouverte en 1889. Rangeons-le donc, honnêtement, parmi les pères germano-autrichiens du design moderne.

Chaise n° 14 de Thonet en hêtre courbé avec assise cannée
La chaise n° 14 de Thonet, dessinée en 1859 (exemplaire des années 1920, Germanisches Nationalmuseum, Nuremberg) — Photo : Daderot, CC0, via Wikimedia Commons

1896-1914 : Jugendstil, Werkbund et premier designer industriel

Unifiée en 1871, l’Allemagne devient en une génération une grande puissance industrielle. Contre la camelote surchargée d’ornements des catalogues, ses artistes inventent un art nouveau, le Jugendstil, du nom de la revue munichoise Jugend fondée en 1896.

Parmi eux, Richard Riemerschmid se distingue par son pragmatisme. Avec son futur beau-frère Karl Schmidt, fondateur à Dresde des Dresdner Werkstätten für Handwerkskunst, il conçoit des meubles simples, pensés pour la machine et vendus à prix raisonnables. En 1909, Schmidt installe ses ateliers à Hellerau, première cité-jardin d’Allemagne, dont Riemerschmid dessine les plans.

Fauteuil en acajou à dossier à barreaux et assise garnie de laine bleue, dessiné par Richard Riemerschmid
Fauteuil de Richard Riemerschmid pour les Dresdner Werkstätten für Handwerkskunst, 1905 (Bröhan-Museum, Berlin) — Photo : Daderot, Public domain, via Wikimedia Commons

L’autre pionnier s’appelle Peter Behrens. En 1907, Emil Rathenau, patron du géant de l’électricité AEG, en fait son conseiller artistique. Behrens dessine le logo, les catalogues, les lampes, les bouilloires électriques… et l’usine de turbines de Berlin, cathédrale de verre et d’acier achevée en 1909. Pour la première fois, un artiste façonne l’image entière d’une entreprise : Behrens invente à la fois le designer industriel et l’identité visuelle.

Dans son agence se croisent, autour de 1910, Walter Gropius, Ludwig Mies van der Rohe et un jeune Suisse nommé Charles-Édouard Jeanneret, futur Le Corbusier. Trois des architectes qui allaient dessiner le XXe siècle ont donc appris le métier chez le même patron.

La même année 1907 naît à Munich le Deutscher Werkbund, association de douze artistes et douze entreprises décidés à réconcilier l’art et l’industrie. Son inspirateur, Hermann Muthesius, a passé plusieurs années à l’ambassade d’Allemagne à Londres à étudier la maison anglaise et le design britannique du mouvement Arts & Crafts, dont il retient la simplicité, pas la nostalgie. En 1914, à l’exposition du Werkbund à Cologne, la dispute éclate : Muthesius plaide pour la standardisation des modèles, le Belge Henry van de Velde défend la liberté de l’artiste. La guerre interrompt le débat, l’exposition et tout le reste.

Van de Velde dirigeait depuis plusieurs années l’école des arts appliqués de Weimar. Poussé au départ pendant la guerre, en tant qu’étranger, il propose parmi ses successeurs possibles l’ancien assistant de Behrens : Walter Gropius.

1919-1933 : le Bauhaus

En avril 1919, Gropius fusionne l’académie des beaux-arts et l’école des arts appliqués de Weimar en une école d’un genre nouveau, le Bauhaus, la « maison de la construction ». Son manifeste, illustré d’une cathédrale gravée par Lyonel Feininger, sonne comme un appel aux armes : « Architectes, sculpteurs, peintres, nous devons tous revenir à l’artisanat ! » Les ateliers sont dirigés en duo par un artiste et un artisan ; les professeurs s’appellent Johannes Itten, Paul Klee, Wassily Kandinsky, bientôt László Moholy-Nagy.

Les débuts sont mystiques. Le tournant vient en 1923 : Gropius proclame « l’art et la technique, une nouvelle unité », et l’école organise sa première grande exposition. Dans la foulée naît la lampe de table que Wilhelm Wagenfeld met au point en 1924 avec Carl Jakob Jucker, globe de verre opalin sur pied de verre ou de métal : c’est aujourd’hui la lampe Bauhaus par excellence. À l’atelier de métal, Marianne Brandt, l’une des rares femmes du Bauhaus à échapper à l’atelier de tissage où l’on cantonnait volontiers les étudiantes, dessine dès 1924 des théières faites de sphères et de demi-sphères qui n’ont pas pris une ride.

En 1924, la droite nationaliste gagne les élections régionales en Thuringe et coupe les vivres à l’école. Le Bauhaus déménage en 1925 à Dessau, ville industrielle qui lui offre un terrain : Gropius y construit le célèbre bâtiment aux façades de verre, inauguré fin 1926.

Façade vitrée de l'aile des ateliers du Bauhaus de Dessau, avec l'enseigne verticale BAUHAUS
Le bâtiment du Bauhaus à Dessau, conçu par Walter Gropius et inauguré en 1926 — Photo : JensKunstfreund, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

C’est là qu’un ancien élève hongrois devenu jeune maître, Marcel Breuer, révolutionne le siège. Fasciné, raconte-t-on, par le guidon de sa bicyclette, il fait cintrer du tube d’acier pour construire en 1925-1926 le fauteuil B3, que l’éditeur italien Gavina rebaptisera fauteuil Wassily dans les années 1960, en hommage à Kandinsky, son ami et collègue. Léger, lavable, fabricable en série : le meuble en tube d’acier est né.

Photo en noir et blanc de Marcel Breuer assis dans son fauteuil en tube d'acier B3
Marcel Breuer assis dans une des premières versions de son fauteuil B3, le futur « Wassily », au milieu des années 1920 — Photo : Arz, Public domain, via Wikimedia Commons

Restait à supprimer les pieds arrière. Le Néerlandais Mart Stam bricole dès 1926 un prototype en tuyaux de gaz : la chaise cantilever, en porte-à-faux, est née. Elle triomphe en 1927 à Stuttgart, à la cité du Weissenhof, l’exposition-manifeste du Werkbund : sous la direction artistique de Mies van der Rohe, dix-sept architectes européens, dont Gropius, Le Corbusier et Stam, y construisent vingt et un bâtiments modernes. Mies y présente sa propre version, la chaise MR10, faite d’un seul tube souplement courbé ; Breuer suit en 1928 avec la B32, plus connue aujourd’hui sous le nom de chaise Cesca. Le porte-à-faux donnera lieu à de féroces procès de paternité, dont Stam sortira vainqueur.

Pendant ce temps, à Francfort, l’architecte Ernst May construit à tour de bras des logements sociaux. Pour leurs cuisines, l’architecte autrichienne Margarete Schütte-Lihotzky dessine en 1926 la cuisine de Francfort, pièce minuscule organisée comme un poste de travail, installée dans des milliers d’appartements. Si votre cuisine est équipée, c’est un peu grâce à elle.

Cuisine de Francfort reconstituée : meubles bleus, plan de travail sous la fenêtre et tabouret pivotant
Reconstitution de la cuisine de Francfort de Margarete Schütte-Lihotzky (1926) au MAK de Vienne — Photo : Christos Vittoratos, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons

En 1928, Gropius passe la main au Suisse Hannes Meyer, qui réoriente l’école vers « les besoins du peuple plutôt que le luxe ». Trop marxiste au goût de la municipalité, Meyer est renvoyé en 1930 et remplacé par Mies van der Rohe.

Mies vient de signer, avec sa compagne et collaboratrice Lilly Reich, le pavillon allemand de l’Exposition internationale de Barcelone (1929) et le mobilier qui va avec, dont la chaise Barcelona au piètement en X, puis la villa Tugendhat à Brno. Démonté dès 1930, le pavillon a été reconstruit à l’identique en 1986 : on peut à nouveau y voir les fauteuils à leur place d’origine.

Fauteuil Barcelona en cuir crème dans le pavillon allemand de Barcelone reconstruit, devant une statue de bronze
Le fauteuil Barcelona de Ludwig Mies van der Rohe et Lilly Reich (1929), dans le pavillon allemand de Barcelone reconstruit, devant la statue Der Morgen de Georg Kolbe — Photo : Cl3phact0, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

Le sursis est bref. En 1932, le conseil municipal de Dessau, désormais dominé par les nazis, ferme l’école. Mies la transfère à Berlin, dans une ancienne usine de téléphones, comme établissement privé. En avril 1933, la police et les SA mettent les locaux sous scellés ; en juillet, les maîtres prononcent eux-mêmes la dissolution. Le Bauhaus aura vécu quatorze ans. Il ne s’est jamais aussi bien porté que depuis sa mort.

1933-1945 : l’exil et la nuit

Le régime nazi met le Werkbund au pas et dénonce le modernisme comme un « bolchevisme culturel ». Il n’en dédaigne pas pour autant l’efficacité du design industriel : dès 1933, le Volksempfänger, poste de radio bon marché en bakélite dessiné par Walter Maria Kersting, porte la propagande dans tous les foyers.

Les talents, eux, s’en vont. Gropius et Breuer rejoignent Harvard en 1937, l’année où Moholy-Nagy fonde un « New Bauhaus » à Chicago ; Mies s’installe à son tour à Chicago en 1938. Chassé d’Allemagne, le Bauhaus fait la conquête de l’Amérique. Détail savoureux : Hans Knoll, fils du fabricant de meubles stuttgartois Walter Knoll, émigre lui aussi et fonde à New York en 1938 l’entreprise qui deviendra Knoll, laquelle éditera Mies et Breuer pendant des décennies. Lilly Reich, restée à Berlin, verra son atelier détruit par les bombardements de 1943.

1945-1968 : reconstruction, Ulm et Braun

L’Allemagne de 1945 est un champ de ruines, bientôt coupé en deux. À l’Ouest, le « miracle économique » relance la production à toute vapeur ; dès 1949, Cologne lance sa foire du meuble.

En 1953, Inge Aicher-Scholl, sœur de Hans et Sophie Scholl, étudiants résistants exécutés en 1943, fonde à Ulm avec le graphiste Otl Aicher et l’architecte suisse Max Bill, ancien élève du Bauhaus, la Hochschule für Gestaltung. L’école d’Ulm se veut l’héritière du Bauhaus, en plus austère : moins d’art, plus de méthode et d’ergonomie. Elle fermera en 1968, après avoir forgé l’approche systématique qui fait la réputation du design allemand. Son mobilier tient en un objet : le tabouret d’Ulm (1954) de Max Bill et Hans Gugelot, trois planches et une barre ronde, qui sert tour à tour de siège, de table d’appoint, d’étagère et de porte-livres.

Deux tabourets d'Ulm en bois clair assemblés à queue d'aronde, avec une barre ronde entre les deux flancs
Tabourets d’Ulm de Max Bill et Hans Gugelot, 1954 (Museum für Gestaltung, Zurich) — Photo : 1904.CC, CC BY 4.0, via Wikimedia Commons

Au milieu des années 1950, les frères Erwin et Artur Braun, qui ont repris l’entreprise familiale de radios de Francfort, font appel aux enseignants d’Ulm, Gugelot et Aicher en tête, et à un jeune architecte d’intérieur embauché en 1955 : Dieter Rams. En 1956, Rams et Gugelot signent le combiné radio-électrophone SK 4 : caisson de tôle blanche, flancs de bois et couvercle de plexiglas. On le surnomme vite « le cercueil de Blanche-Neige », mais il fait entrer le design moderne dans les salons. Rams dirigera le design de Braun pendant plus de trente ans, tout en dessinant pour Vitsœ le système d’étagères 606 (1960), toujours fabriqué.

Dans le mobilier, Egon Eiermann marie le contreplaqué moulé et l’acier dans des chaises économiques et robustes, comme la SE 68 (1950-1951) ou la chaise pliante SE 18 (1952), que l’on retrouvera dans quantité d’écoles, de cantines et de salles de réunion de la République fédérale.

Chaise pliante en hêtre avec assise et dossier en contreplaqué moulé, modèle SE 18 d'Egon Eiermann
Chaise pliante SE 18 d’Egon Eiermann pour Wilde + Spieth, 1952 (Germanisches Nationalmuseum, Nuremberg) — Photo : sailko, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons

À l’Est, la RDA nationalise les Deutsche Werkstätten Hellerau. C’est pourtant de l’ancienne cité-jardin de Riemerschmid que sort en 1967 le plus grand succès de l’époque : le programme MDW de Rudolf Horn, un système de meubles modulaires que chaque famille assemble et recompose à son idée. On l’a surnommé « l’IKEA de l’Est ».

1968-1990 : plastique, pop et provocations

Pays de la chimie, avec Bayer à Leverkusen et BASF à Ludwigshafen, l’Allemagne fournit au design pop ses plastiques. Pendant la foire de Cologne, Bayer fait aménager un bateau sur le Rhin par un designer vedette pour vanter ses fibres synthétiques : ce sont les expositions Visiona, signées Joe Colombo en 1969, Verner Panton en 1970 et Olivier Mourgue en 1971. Panton met d’ailleurs au point sa célèbre chaise en plastique d’une seule pièce avec Vitra, firme suisse dont les ateliers sont à Weil am Rhein, côté allemand de la frontière.

Le Berlinois Luigi Colani pousse les formes molles jusqu’au vertige avec son « biodesign », version radicale du design organique. Quant au fauteuil Garden Egg (1968), œuf de polyester dont le dossier se rabat pour faire couvercle, il est l’œuvre d’un réfugié hongrois installé en Allemagne de l’Ouest, Peter Ghyczy. D’abord produit à Lemförde, en Basse-Saxe, il est ensuite fabriqué sous contrat en RDA, à Schwarzheide. Un œuf de la guerre froide, pondu à l’Ouest et couvé à l’Est.

Fauteuil Garden Egg jaune en plastique, dont le dossier relevé forme aussi le couvercle
Le fauteuil Garden Egg de Peter Ghyczy, 1968 (Victoria and Albert Museum, Londres) — Photo : Slowking4, CC BY-SA 2.5, via Wikimedia Commons

Les années 1980 sont celles de la provocation. Contre le bon goût fonctionnel hérité d’Ulm, de jeunes créateurs berlinois et rhénans lancent le Nouveau design allemand : pièces uniques, matériaux de récupération, ironie à tous les étages. Le plus célèbre de ces pieds de nez est le fauteuil Consumer’s Rest (1983) de Frank Schreiner, alias Stiletto : un chariot de supermarché découpé et replié en fauteuil. Comble de l’ironie, un fabricant de chariots finira par le produire en série.

Depuis 1990 : un design réunifié, discret et international

La réunification fait de Berlin un aimant pour les créateurs, attirés par les loyers bas et les friches industrielles. Moins médiatique que le design italien ou le design français, le design allemand contemporain travaille beaucoup pour les autres : Konstantin Grcic, Werner Aisslinger, Stefan Diez ou Sebastian Herkner dessinent pour des éditeurs italiens, danois ou suisses autant que pour des marques allemandes.

Leur point commun ? Une obsession pour la fabrication, les matériaux et l’économie de moyens que n’aurait pas reniée Thonet. Les jeunes labels suivent le mouvement, comme Studio Hausen, fondé à Berlin par Jörg Höltje, dont l’étagère Link s’assemble sans une goutte de colle.


Les grands designers allemands

Voici les créateurs qui ont fait le design allemand, certains sans passeport allemand. Le site leur consacre une rubrique : les designers allemands.

Michael Thonet (1796–1871)

Ébéniste rhénan devenu industriel viennois, Michael Thonet a inventé le meuble produit en masse. Outre la n° 14, toujours fabriquée sous le nom de 214, son entreprise a décliné des centaines de modèles en bois courbé, du rocking-chair au fauteuil n° 209, que Le Corbusier plaçait volontiers dans ses intérieurs.

Richard Riemerschmid (1868–1957)

Peintre munichois converti aux arts appliqués, Richard Riemerschmid se fait connaître avec la chaise d’un salon de musique présentée à Dresde en 1899, sans accoudoirs pour laisser libres les bras du musicien. Il consacre ensuite l’essentiel de son énergie aux ateliers de Karl Schmidt, dont il dessine les meubles, les bâtiments et la cité-jardin.

Peter Behrens (1868–1940)

Peintre puis architecte, Peter Behrens passe par la colonie d’artistes de Darmstadt, où il construit sa propre maison en 1901, avant de devenir en 1907 l’homme qui dessine tout chez AEG. Ses bouilloires électriques, assemblées à partir de pièces standardisées que l’on combine en de multiples variantes, sont une leçon de design industriel avant la lettre.

Walter Gropius (1883–1969)

Fondateur du Bauhaus, Walter Gropius était avant tout architecte : usine Fagus d’Alfeld, Bauhaus de Dessau, puis une longue carrière américaine. Ses meubles se comptent sur les doigts des deux mains, comme le fauteuil cubique F51 de son bureau de Weimar, réédité par Tecta. Le Wassily et la Cesca qu’on lui attribue souvent sont de Breuer.

Lilly Reich (1885–1947)

Berlinoise, d’abord brodeuse et décoratrice, Lilly Reich devient en 1920 la première femme élue au comité directeur du Werkbund. On lui reconnaît aujourd’hui une part importante dans les meubles signés Mies van der Rohe à la fin des années 1920, de la chaise Barcelona au fauteuil Brno. Elle dirigera aussi les ateliers d’aménagement intérieur et de tissage du Bauhaus.

Ludwig Mies van der Rohe (1886–1969)

Fils d’un tailleur de pierre d’Aix-la-Chapelle, Mies van der Rohe a dessiné peu de meubles, mais presque tous sont devenus des classiques : la chaise MR10 et le fauteuil MR20 (1927), la chaise Barcelona (1929), le fauteuil Brno (1929-1930). Exilé à Chicago, il y bâtit des gratte-ciel de verre et d’acier ; ses meubles sont édités par Knoll depuis l’après-guerre. On lui prête la formule « Less is more », qui résume assez bien le personnage.

Marianne Brandt (1893–1983)

Peintre de formation, Marianne Brandt entre au Bauhaus en 1923 et s’impose à l’atelier de métal, qu’elle dirige par intérim en 1928-1929. Sa petite théière à infusion MT 49 (1924), en métal et ébène, compte parmi les objets du Bauhaus les plus disputés en salle des ventes. Avec Hin Bredendieck, elle dessine aussi la lampe de chevet Kandem, produite à partir de 1928 par Körting & Mathiesen et devenue l’un des best-sellers du Bauhaus.

Wilhelm Wagenfeld (1900–1990)

Formé à l’orfèvrerie à Brême, Wilhelm Wagenfeld doit sa célébrité à la lampe Bauhaus de 1924, toujours rééditée. Il a pourtant surtout dessiné des objets du quotidien : le service à thé en verre résistant à la chaleur de Jenaer Glas, les boîtes empilables Kubus en verre pressé, la salière et la poivrière Max und Moritz de WMF. Peu de designers ont autant meublé les cuisines allemandes.

Marcel Breuer (1902–1981)

Hongrois né à Pécs, devenu américain, Marcel Breuer n’était pas allemand, mais c’est au Bauhaus qu’il est devenu Breuer : élève, puis maître de l’atelier de menuiserie, inventeur du meuble en tube d’acier avec le fauteuil B3 (1925-1926) et la chaise B32 (1928), toujours fabriqués par Thonet et par Knoll.

Egon Eiermann (1904–1970)

Grand architecte de l’après-guerre, Egon Eiermann signe avec Sep Ruf le pavillon allemand de l’Exposition universelle de Bruxelles (1958), puis la nouvelle église du Souvenir de Berlin (1959-1963), dont les murs de verre bleu entourent la tour en ruine de l’ancienne. Ses chaises pour Wilde + Spieth et son piètement de table en acier à croisillon sont toujours produits.

Hans Gugelot (1920–1965)

Né à Makassar, dans les Indes néerlandaises, de parents néerlandais, formé en Suisse, Hans Gugelot devient à Ulm le grand professeur du design de produit. On lui doit le système de rangement M125 (1956), le combiné SK 4 avec Dieter Rams et une version du projecteur de diapositives Carousel de Kodak (1963). Il meurt à quarante-cinq ans.

Luigi Colani (1928–2019)

Berlinois né Lutz Colani, qui italianise son prénom à la fin des années 1950, Luigi Colani a étudié la sculpture à Berlin puis l’aérodynamique à Paris. Ennemi juré de l’angle droit, il a dessiné à peu près tout, des camions aux stylos, et des meubles aux formes molles, du siège pour enfants Zocker au service à thé Drop de Rosenthal.

Dieter Rams (1932-)

Architecte de formation, Dieter Rams entre chez Braun en 1955 et en dirige le design du début des années 1960 au milieu des années 1990. Ses dix principes du bon design, dont le dernier affirme que « le bon design, c’est aussi peu de design que possible », sont devenus un credo mondial. On a souvent remarqué que le premier iPod d’Apple ressemblait étrangement à sa radio de poche T3 de 1958. Côté mobilier, ses étagères 606 et ses fauteuils 620 sont toujours édités par Vitsœ.

Richard Sapper (1932–2015)

Munichois passé par le service style de Mercedes-Benz, Richard Sapper s’installe à Milan en 1958 et y fait toute sa carrière : c’est l’Allemand du design italien. Avec Marco Zanuso, il signe des radios pour Brionvega et une chaise d’enfant en plastique pour Kartell. Seul, il dessine la lampe Tizio pour Artemide (1972), la cafetière 9090 et la bouilloire à sifflet chantant pour Alessi, et, pour IBM, l’ordinateur portable noir ThinkPad.

Lampe de bureau Tizio noire à bras articulés et contrepoids
La lampe Tizio de Richard Sapper pour Artemide, 1971-1972 (Indianapolis Museum of Art) — Photo : Sailko, CC BY 3.0, via Wikimedia Commons

Ingo Maurer (1932–2019)

Né sur l’île de Reichenau, sur le lac de Constance, formé à la typographie et au graphisme, Ingo Maurer fonde son studio à Munich et lance en 1966 sa première lampe, Bulb : une ampoule géante qui contient une ampoule. Suivront le système basse tension à câbles tendus YaYaHo (1984), l’ampoule ailée Lucellino (1992), le lustre de vaisselle brisée Porca Miseria ! et de grandes installations, jusque dans le métro de Munich : la lampe design devenue terrain de jeu.

Quai de la station de métro Westfriedhof à Munich, éclairé par de grandes coupoles suspendues jaunes sur fond de lumière bleue
Les coupoles lumineuses d’Ingo Maurer et de son équipe dans la station de métro Westfriedhof, à Munich — Photo : Guido Radig, CC BY 3.0, via Wikimedia Commons

Werner Aisslinger (1964-)

Formé à l’université des arts de Berlin, passé par des studios londoniens et milanais, Werner Aisslinger ouvre son agence berlinoise en 1993. Sa chaise Juli (1996) pour Cappellini entre au MoMA ; il explore ensuite des matériaux inattendus : gel médical pour la chaise Soft Cell, fibres de chanvre pour la Hemp Chair de Moroso, et même une petite maison à poser sur les toits, le Loftcube.

Konstantin Grcic (1965-)

Formé à l’ébénisterie en Angleterre, puis au Royal College of Art de Londres, Konstantin Grcic ouvre son studio à Munich en 1991. On lui doit la baladeuse Mayday pour Flos (1999), la chaise Chaos pour ClassiCon, la chaise Chair One en fonte d’aluminium pour Magis (2003) et la chaise en porte-à-faux Myto (2008), moulée d’une pièce dans un plastique de BASF. Mayday et Myto lui ont valu deux Compasso d’Oro.

Chaise Chair One rouge en aluminium à facettes triangulaires, posée sur un socle conique en béton
La Chair One de Konstantin Grcic pour Magis, ici sur son socle en béton (Indianapolis Museum of Art) — Photo : Sailko, CC BY 3.0, via Wikimedia Commons

Stefan Diez (1971-)

Issu d’une famille de menuisiers, menuisier lui-même avant d’étudier le design à Stuttgart, Stefan Diez travaille auprès de Richard Sapper puis de Konstantin Grcic avant d’ouvrir son agence à Munich. Il revisite le bois courbé pour Thonet avec la chaise 404, assemble de fines coques de contreplaqué pour la chaise Houdini d’e15 (2009) et dessine les étagères New Order pour Hay.

Sebastian Herkner (1981-)

Diplômé de l’école de design d’Offenbach, Sebastian Herkner ouvre son studio en 2006 et se fait connaître en 2012 avec la Bell Table de ClassiCon, un plateau de métal posé sur une cloche de verre soufflé. Amateur de savoir-faire artisanaux, il a dessiné pour Thonet la chaise en bois courbé 118 (2018) et a été nommé créateur de l’année du salon Maison&Objet en 2019.


Les grandes marques allemandes de mobilier et de design

Thonet – 1819

Thonet a mené deux révolutions du siège : le bois courbé au XIXe siècle, le tube d’acier au XXe. Dans les années 1930, la firme est le premier fabricant mondial de meubles en tube d’acier et édite Breuer, Mies van der Rohe et Mart Stam. Après la guerre, les usines d’Europe de l’Est sont nationalisées ; seule celle de Frankenberg, fondée en 1889 et rebâtie après les bombardements, reste à la famille.

Toujours en partie familiale, la maison produit la chaise 214 (l’ancienne n° 14), les S 32 et S 64 de Breuer, la S 43 de Stam, et des pièces contemporaines signées Stefan Diez ou Sebastian Herkner.

Rosenthal – 1879

Fondée en 1879 à Selb, en Haute-Franconie, par Philipp Rosenthal, la manufacture de porcelaine prend un virage décisif en 1961, quand son fils Philip lance la Studio-Linie, ouverte aux designers du monde entier : Tapio Wirkkala, Luigi Colani ou Walter Gropius, qui construit pour le groupe la verrerie Thomas d’Amberg et dessine le service à thé TAC (1969). Rosenthal appartient depuis 2009 à l’italien Sambonet.

Deutsche Werkstätten Hellerau – 1898

Fondées à Dresde par le menuisier Karl Schmidt, les Deutsche Werkstätten comptent parmi les premières à produire à la machine des meubles modernes de qualité. Nationalisées en RDA, revenues au privé après la réunification, elles se consacrent aujourd’hui à l’aménagement intérieur haut de gamme, toujours à Hellerau.

Wilkhahn – 1907

Née d’une fabrique de chaises fondée en 1907 à Eimbeckhausen, près de Hanovre, par Christian Wilkening et Friedrich Hahne, Wilkhahn se modernise dès les années 1950 en travaillant avec l’école d’Ulm. Spécialiste du mobilier de bureau et de conférence, elle lance en 1980 la gamme de sièges FS, devenue un classique du bureau.

Braun – 1921

Fondée à Francfort par l’ingénieur Max Braun, la firme fabrique des pièces de radio, puis des postes et des rasoirs électriques. Son âge d’or commence en 1955, au salon de la radio de Düsseldorf, avec une gamme repensée par l’équipe d’Ulm et Dieter Rams. Les objets Braun de cette époque font aujourd’hui le bonheur des collectionneurs.

Walter Knoll – 1865

Tout commence en 1865 avec le commerce de cuir de Wilhelm Knoll à Stuttgart. Son fils Walter Knoll fonde dans les années 1920 sa propre entreprise de sièges rembourrés modernes ; le petit-fils, Hans, fondera Knoll aux États-Unis. Installée à Herrenberg, Walter Knoll édite aujourd’hui canapés et fauteuils haut de gamme, notamment avec l’agence de Norman Foster.

COR – 1954

Fondée à l’automne 1954 à Rheda-Wiedenbrück, en Westphalie, par Leo Lübke, COR est spécialiste du siège rembourré. Son best-seller, le canapé Conseta de Friedrich-Wilhelm Möller, est au catalogue depuis 1964 : l’un des premiers programmes de canapés modulables au monde. Soixante ans de service, et toujours pas de retraite en vue.

Tecta – 1956

Installée à Lauenförde, au bord de la Weser, Tecta s’est fait une spécialité des rééditions sous licence du Bauhaus, du fauteuil F51 de Gropius aux sièges cantilever de Stam et de Breuer. Elle a ouvert en 2003 un musée de la chaise en porte-à-faux, le Kragstuhlmuseum, dans un bâtiment de l’architecte britannique Peter Smithson.

ClassiCon – 1990

Éditeur munichois fondé en 1990, ClassiCon mêle classiques et créations récentes : il détient la licence des meubles d’Eileen Gray, dont la célèbre table d’appoint réglable E 1027 (1927), et édite des créateurs actuels comme Konstantin Grcic ou Sebastian Herkner.

e15 – 1995

Fondée à Londres par l’architecte allemand Philipp Mainzer, e15 doit son nom au code postal de son premier atelier, avant de s’installer à Francfort. Son style : le bois massif, des lignes nettes, aucune fioriture. Son tabouret Backenzahn (1996), littéralement « molaire », en chêne massif, est devenu l’emblème de la marque.

Le campus Vitra de Weil am Rhein

Précisons-le d’emblée : Vitra est une entreprise suisse, dont le siège est à Birsfelden, près de Bâle. Mais son campus se trouve à quelques kilomètres, de l’autre côté de la frontière, à Weil am Rhein. Après l’incendie de l’usine en 1981, la famille Fehlbaum en fait un musée d’architecture à ciel ouvert : le Vitra Design Museum de Frank Gehry (1989), la caserne de pompiers de Zaha Hadid (1993), des bâtiments de Tadao Ando, d’Álvaro Siza ou de Herzog & de Meuron… Une étape obligée de tout pèlerinage design en Allemagne.

Le Vitra Design Museum de Frank Gehry, assemblage de volumes blancs sculptés, au bord d'une pelouse à Weil am Rhein
Le Vitra Design Museum de Frank Gehry (1989), sur le campus Vitra de Weil am Rhein — Photo : Gunnar Klack, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

La foire du meuble de Cologne – 1949

Née en 1949 dans une ville en ruine, la foire du meuble de Cologne, rebaptisée imm cologne, a longtemps été le grand rendez-vous de janvier des professionnels du meuble, avant que le Salon du meuble de Milan ne lui ravisse la vedette. Après l’annulation de l’édition 2025, elle est revenue en janvier 2026 sous une forme resserrée, tournée vers les professionnels ; la prochaine édition est annoncée pour janvier 2027.


Questions fréquentes sur le design allemand

Qui sont les designers allemands les plus célèbres ?

Pour le XXe siècle, Walter Gropius et Ludwig Mies van der Rohe, figures du Bauhaus, Peter Behrens, pionnier du design industriel, et Dieter Rams, le designer de Braun. Pour aujourd’hui, Konstantin Grcic, Werner Aisslinger, Stefan Diez et Sebastian Herkner. Marcel Breuer, souvent cité, était hongrois, mais il s’est révélé au Bauhaus.

Quelle est la chaise allemande la plus célèbre ?

Historiquement, la chaise n° 14 de Michael Thonet (1859), vendue à des dizaines de millions d’exemplaires, même si elle sortait des usines autrichiennes et moraves de Thonet. Pour le design moderne, la chaise MR10 et la chaise Barcelona de Mies van der Rohe, ainsi que la chaise Cesca de Marcel Breuer, conçue au Bauhaus.

Quelles sont les caractéristiques du design allemand ?

La fonction avant l’ornement, la pensée en systèmes (meubles modulaires, gammes cohérentes), le souci de la fabrication en série et une grande sobriété de lignes, que Dieter Rams résume par sa devise « moins, mais mieux ».

Thonet est-elle une marque allemande ou autrichienne ?

Les deux. Michael Thonet est né en 1796 à Boppard, en Rhénanie, et a fait fortune à Vienne à partir de 1842. La société Thonet GmbH, qui détient la marque en Allemagne et dans la plupart des pays, a son siège et son usine à Frankenberg, dans la Hesse.

Vitra est-elle une marque allemande ?

Non, Vitra est une entreprise suisse, dont le siège est à Birsfelden, près de Bâle. Mais son campus, avec le Vitra Design Museum et ses ateliers, se trouve juste de l’autre côté de la frontière, à Weil am Rhein, en Allemagne.

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