Histoire du design espagnol | Designers, grandes marques et meubles célèbres, de Gaudí à Jaime Hayon

Canapé rouge en forme de lèvres, bordé de franges noires, exposé sous vitrine au Victoria and Albert Museum

Longtemps, le design espagnol a joué les seconds rôles. Moins sage que le design danois, moins industriel que le design italien, moins mondain que le design français, il a pourtant semé en un siècle des objets que tout le monde connaît sans savoir d’où ils viennent : le fauteuil Butterfly, le canapé en forme de lèvres de Dalí, la chaise de terrasse en aluminium, l’huilier qui ne goutte pas…

Son identité tient en trois mots : la lumière, l’ironie et la terrasse. La lumière méditerranéenne, qui autorise toutes les couleurs. L’ironie d’une génération de designers espagnols qui a appris à rire de tout après quarante ans de dictature. Et la terrasse, parce que l’Espagne est devenue, sans faire de bruit, une place forte du mobilier d’extérieur haut de gamme.

Deux pôles se partagent l’affiche : Barcelone, ville d’architectes et d’éditeurs, et la région de Valence, où tournent les usines, de la porcelaine aux fauteuils de jardin.

Voici son histoire, celle de ses créateurs et de ses grandes marques.

Histoire du design espagnol

Avant le design : noyer, jonc et marqueterie

Comme partout, il n’y a pas de design avant l’ère industrielle. Mais l’Espagne possède une culture du meuble très ancienne, nourrie par huit siècles de présence arabe : la marqueterie mudéjare (la taracea), les plafonds de bois sculpté, les faïences lustrées de Manises, près de Valence, qu’on s’arrachait dans toute l’Europe à la fin du Moyen Âge.

Le meuble emblématique de l’Espagne classique est le vargueño (ou bargueño) : un cabinet à écrire dont l’abattant s’ouvre sur une ruche de petits tiroirs, posé sur un piétement. Le grand fauteuil de l’époque, le sillón frailero, le « fauteuil de moine », à dossier et assise de cuir tendu, partage la même austérité castillane.

Vargueño espagnol du XVIIe siècle en noyer, posé sur un piétement taquillón, avec ferrures et incrustations d'os
Vargueño sur piétement taquillón, Espagne, XVIIe siècle, noyer, ferrures et incrustations d’os (Museum of Fine Arts, Springfield, Massachusetts) — Photo : Daderot, CC0, via Wikimedia Commons

À l’autre bout de l’échelle sociale, la chaise paillée à assise d’enea (de la massette tressée) meuble les cuisines et les patios du Sud depuis des générations. Ces sièges populaires ont même eu une descendance scandinave : en 1958, de retour d’un voyage en famille en Andalousie, Børge Mogensen dessine pour Fredericia sa Spanish Chair, un fauteuil de chêne et de cuir aux larges accoudoirs, inspiré d’un siège traditionnel vu là-bas. Le Danemark a donc une chaise espagnole, et l’Espagne une chaise allemande. On y vient.

Chaise traditionnelle en bois avec assise tressée en enea, devant une maison de l'Alpujarra
Chaise populaire à assise en enea (massette tressée), Alpujarra, province de Grenade — Photo : Juanmtapia, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons

1880-1910 : le modernisme catalan et Gaudí ébéniste

Le design espagnol naît à Barcelone, à la fin du XIXe siècle, dans une ville enrichie par l’industrie textile qui s’offre un quartier neuf, l’Eixample. La bourgeoisie catalane veut des immeubles qui ne ressemblent à rien de connu, et des meubles assortis : c’est le modernisme catalan, cousin local de l’Art nouveau.

Son génie s’appelle Antoni Gaudí. À peine diplômé, il reçoit de la municipalité l’une de ses premières commandes : les lampadaires de la plaça Reial, installés en 1879, que des millions de touristes photographient sans se douter qu’ils sont signés.

Lampadaire en fonte à six bras dessiné par Antoni Gaudí sur la plaça Reial de Barcelone
Lampadaire dessiné par Antoni Gaudí pour la plaça Reial de Barcelone (1879) — Photo : Josep Renalias, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons

Une vingtaine d’années plus tard, Gaudí dessine pour ses immeubles des meubles en chêne massif qui semblent avoir poussé plutôt qu’avoir été assemblés. Pour la casa Calvet (1898-1900), une chaise, un fauteuil et un banc aux formes molles et aux dossiers chantournés. Pour la salle à manger de la casa Batlló (1904-1906), une chaise et un banc double dont l’assise épouse le corps de celui qui s’y assoit. De l’ergonomie avant la lettre, et du design organique avec un demi-siècle d’avance.

Ces pièces sont restées des pièces de musée jusqu’en 1975, quand l’éditeur barcelonais BD se lance dans leur réédition : la chaise Calvet et la chaise Batlló sont toujours fabriquées en chêne verni. En 2026, centenaire de la mort de Gaudí, elles n’ont pas pris une ride, ce qu’on ne peut pas dire de tous les meubles de 1902.

Gaudí n’est pas seul. L’ébéniste et décorateur Gaspar Homar meuble les intérieurs de l’architecte Lluís Domènech i Montaner, notamment le salon de la casa Lleó Morera, sur le passeig de Gràcia, vers 1905 : canapé encadré de vitrines, panneaux de marqueterie dessinés par Josep Pey, vitraux et velours vert. L’ensemble est aujourd’hui au Museu Nacional d’Art de Catalunya.

Canapé de Gaspar Homar en chêne, flanqué de deux vitrines, avec un grand panneau de marqueterie représentant deux femmes
Canapé à vitrines latérales et panneau de marqueterie, Gaspar Homar avec Josep Pey, vers 1905, pour le salon de la casa Lleó Morera (Museu Nacional d’Art de Catalunya) — Photo : Enfo, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons

Au même moment, à Venise, Mariano Fortuny, né à Grenade en 1871, peintre, photographe et créateur de tissus, conçoit en 1907 un lampadaire à grand réflecteur orientable, monté sur un trépied d’allure photographique : la lampe Fortuny, toujours éditée en Italie par Pallucco.

1929-1939 : Mies à Barcelone, le GATCPAC et la guerre

En 1929, Barcelone accueille une Exposition internationale. L’Allemagne y construit un pavillon de verre, d’acier et de marbre signé Ludwig Mies van der Rohe et Lilly Reich, et le siège dessiné pour l’occasion prend le nom de la ville : la chaise Barcelona. Ironie de l’histoire : le siège le plus célèbre portant un nom espagnol est allemand. Démonté en 1930, le pavillon a été reconstruit à l’identique et rouvert en 1986.

Trois tabourets Barcelona en cuir capitonné devant le mur d'onyx du pavillon de Barcelone
Tabourets Barcelona devant le mur d’onyx du pavillon allemand de Mies van der Rohe et Lilly Reich (1929, reconstruit en 1986), Barcelone — Photo : Cl3phact0, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

La leçon ne tombe pas dans l’oreille de sourds. En 1930, Josep Lluís Sert, Josep Torres Clavé et quelques jeunes architectes fondent le GATCPAC, l’avant-garde catalane du mouvement moderne. Ils ouvrent sur le passeig de Gràcia une boutique qui vend les tubes d’acier de Marcel Breuer, le bois courbé d’Alvar Aalto, puis leurs propres modèles, comme le fauteuil GATCPAC du milieu des années 1930.

La guerre civile (1936-1939) balaie tout. Torres Clavé meurt au front en 1939. Sert s’exile aux États-Unis, où il dirigera l’école d’architecture de Harvard. Un jeune membre du groupe, Antoni Bonet, est déjà parti : c’est lui qui va signer, de l’autre côté de l’Atlantique, le premier best-seller mondial du design espagnol.

1938 : le fauteuil BKF, un best-seller né à Buenos Aires

En 1936, Bonet entre dans l’atelier parisien de Le Corbusier, où travaillent aussi deux Argentins, Juan Kurchan et Jorge Ferrari-Hardoy. En 1938, les trois hommes fondent à Buenos Aires le Grupo Austral et dessinent, pour un immeuble d’appartements, un fauteuil fait d’une armature en fer et d’une grande pièce de cuir suspendue par ses quatre coins : le fauteuil BKF, des initiales de Bonet, Kurchan et Ferrari-Hardoy. Un fauteuil à trois pères, donc.

L’idée reprend le principe du siège pliant de campagne de l’Anglais Joseph Beverly Fenby, la future Tripolina, que militaires et explorateurs utilisaient depuis la fin du XIXe siècle. Mais en remplaçant l’armature pliante en bois par du fer cintré, le trio en fait un objet résolument moderne.

Le succès est foudroyant. Primé à Buenos Aires en 1940, le fauteuil attire l’attention d’Edgar Kaufmann Jr., au MoMA de New York, qui s’en fait envoyer trois exemplaires : l’un finira à Fallingwater, la maison de famille dessinée par Frank Lloyd Wright. Produit aux États-Unis pendant la guerre, puis par Knoll qui en acquiert les droits en 1947, il est copié si massivement que Knoll, après avoir perdu un procès en contrefaçon, en arrête la production en 1951. On l’appelle depuis Butterfly, Hardoy chair ou Sling chair.

Fauteuil BKF à toile de cuir rouge sur une terrasse en bois face aux dunes
Fauteuil BKF, dit Butterfly, d’Antonio Bonet, Juan Kurchan et Jorge Ferrari-Hardoy (Buenos Aires, 1938), ici en cuir sur une terrasse de Rocha, en Uruguay — Photo : AntoineUy, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons

1950-1975 : le design industriel sous Franco

L’Espagne de l’après-guerre est pauvre, isolée, repliée sur elle-même. Le design n’y est pas une priorité, jusqu’au plan de stabilisation de 1959 qui ouvre l’économie et lance le tourisme de masse. Une génération d’architectes barcelonais fait alors entrer la modernité par la petite porte : celle des luminaires, des poignées de porte et des objets de table.

José Antonio Coderch représente l’Espagne à la IXe Triennale de Milan, en 1951, avec un pavillon très remarqué, puis dessine au milieu des années 1950 la suspension Disa, en fines lamelles de bois, rééditée depuis 2013. Miguel Milá fonde en 1957 son atelier, Tramo, acronyme ironique de « Trabajos Molestos », les « travaux pénibles », et dessine au début des années 1960 des lampadaires d’une simplicité désarmante, la TMC et la TMM.

En 1960, Antoni de Moragas, André Ricard, Rafael Marquina et quelques autres fondent à Barcelone l’ADI-FAD, une association de design industriel qui décerne bientôt ses prix Delta. L’un des Delta d’or de 1961 consacre un objet minuscule et génial : l’huilier anti-goutte de Rafael Marquina, un flacon de verre en double cône dont le col recueille la goutte qui coule. Plus de soixante ans plus tard, il est toujours fabriqué.

Huilier anti-goutte en verre de Rafael Marquina, corps conique et bec verseur en tube
Huilier anti-goutte Marquina 1961, dessiné par Rafael Marquina en 1961, aujourd’hui produit par Nanimarquina — Photo : El Mono Español, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

Les écoles suivent : Elisava ouvre à Barcelone en 1961, Eina en 1967. Le design espagnol a désormais ses ateliers, ses prix, ses écoles. Il ne lui manque que la liberté.

Les années 1980 : la fête barcelonaise

Franco meurt en 1975. Ce qui suit ressemble à une fenêtre qu’on ouvre en grand : Madrid a sa movida, Barcelone a son design. Les architectes deviennent éditeurs, les auteurs de bandes dessinées dessinent des tabourets, et les bars servent de laboratoires.

Le mouvement a commencé un peu plus tôt, en 1972, quand cinq jeunes Barcelonais, architectes pour la plupart, dont Oscar Tusquets et Lluís Clotet, fondent une maison d’édition de meubles baptisée d’abord Bocaccio Design, du nom d’une boîte de nuit chère à l’intelligentsia de gauche, puis BD Ediciones de Diseño. Tusquets est un ami de Salvador Dalí : c’est avec lui qu’il conçoit en 1972 le canapé en forme de lèvres de la salle Mae West du Teatre-Museu Dalí de Figueres, qui ouvre ses portes en 1974.

L’histoire de ce canapé est souvent racontée de travers, alors reprenons. L’idée remonte aux années 1930 : Dalí peint le visage de l’actrice Mae West comme un appartement surréaliste, dont la bouche devient un sofa. En 1938, son mécène anglais Edward James en fait fabriquer cinq exemplaires par l’atelier londonien Green & Abbott, pour ses maisons de Londres et du Sussex : ce sont eux qu’on admire aujourd’hui au Victoria and Albert Museum ou au musée Boijmans Van Beuningen de Rotterdam. La version de Figueres, en 1972, est une nouvelle interprétation, et il faudra plus de trente ans pour que BD parvienne à la produire en série : le canapé Dalilips n’est présenté qu’en 2004, pour le centenaire de la naissance de Dalí.

Canapé rouge en forme de lèvres, bordé de franges noires, exposé sous vitrine au Victoria and Albert Museum
Canapé Mae West (Mae West Lips Sofa) de Salvador Dalí et Edward James, fabriqué à Londres par Green & Abbott en 1938 (Victoria and Albert Museum, Londres) — Photo : 14GTR, CC0, via Wikimedia Commons

En 1980, à Valence, un auteur de bandes dessinées nommé Javier Mariscal aménage avec Fernando Salas le bar Dúplex et dessine pour lui un tabouret aux pieds dépareillés et multicolores. Le tabouret Duplex, édité par BD, devient le manifeste d’une génération qui se moque du bon goût. Remarqué par Ettore Sottsass, Mariscal expose dès l’année suivante à Milan avec le groupe Memphis, sa desserte Hilton sous le bras.

Le reste de la décennie est à l’avenant. L’Argentin Jorge Pensi, installé à Barcelone, dessine en 1988 pour Amat-3 la chaise Toledo, une chaise de terrasse en aluminium qui réinvente la chaise de café espagnole et que Knoll finira par reprendre à son catalogue. Josep Lluscà signe en 1985 la chaise Andrea, qui lance le fabricant valencien Andreu World. Santa & Cole (1985), Nanimarquina (1987) et Vibia (1987) voient le jour, et la grande boutique Vinçon, sur le passeig de Gràcia, sert de vitrine à tout ce petit monde jusqu’à sa fermeture en 2015.

L’apothéose, ce sont les Jeux olympiques de Barcelone, en 1992. La ville se refait une beauté et confie tout à ses designers : la mascotte Cobi, chien de berger catalan passé à la moulinette cubiste par Mariscal, le flambeau d’André Ricard, et un nouveau mobilier urbain qui inspirera les bancs Neorromántico de Miguel Milá, lancés par Santa & Cole en 1995.

Figurine de Cobi, le chien orange aux bras ouverts, mascotte des Jeux de Barcelone
Cobi, la mascotte des Jeux olympiques de Barcelone 1992 dessinée par Javier Mariscal (Museu Olímpic i de l’Esport, Barcelone) — Photo : Xavier Dengra, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

Depuis 2000 : l’Espagne exporte ses designers… et ses terrasses

Le XXIe siècle voit les designers espagnols prendre leurs quartiers dans les grandes maisons étrangères. La plus célèbre, Patricia Urquiola, fait toute sa carrière à Milan et devient en 2015 directrice artistique de Cassina. Jaime Hayon dessine pour les Danois de Fritz Hansen, Eugeni Quitllet pour les Italiens de Kartell.

Pendant ce temps, l’industrie nationale se trouve une spécialité : le mobilier de jardin design. Autour de Valence et de Barcelone, d’anciens fabricants de couvertures, de vannerie ou de pots de fleurs deviennent des références de l’outdoor : Vondom, Gandia Blasco, Kettal, Expormim, Point. Leurs atouts : un climat qui fait de la terrasse une pièce à vivre la moitié de l’année, et des hôtels et des clubs de plage par milliers pour vitrines.

En 2014, Barcelone ouvre enfin un grand musée consacré au sujet : le Museu del Disseny, installé dans un bâtiment de l’agence MBM sur la place des Glòries.

Salle du Museu del Disseny de Barcelone avec chaises, tables, luminaires et étagères du design espagnol
Une salle de design de produit au Museu del Disseny, le musée du design de Barcelone — Photo : Jorge Franganillo, CC BY 2.0, via Wikimedia Commons

Les grands designers espagnols

Antoni Gaudí (1852-1926)

L’architecte de la Sagrada Família et de la Pedrera n’a dessiné qu’une poignée de meubles, presque tous pour ses propres immeubles. Mais quels meubles ! Chaque pièce est sculptée pour le corps qui s’y installe, presque sans un angle droit. Ses chaises et bancs Calvet et Batlló, réédités par BD Barcelona, permettent d’avoir un Gaudí chez soi sans acheter un immeuble sur le passeig de Gràcia. Ce n’est pas donné, mais c’est nettement moins cher.

Salvador Dalí (1904-1989)

Dalí n’était pas designer, et il aurait mal pris qu’on le range dans cette case. Il a pourtant laissé au mobilier le canapé Mae West, mais aussi la table basse et le fauteuil Leda, que BD Barcelona, détentrice des droits exclusifs sur ses meubles, continue d’éditer. Le surréalisme a ceci de pratique pour un éditeur : il ne se démode jamais, puisqu’il n’a jamais été à la mode.

Antoni Bonet (1913-1989)

Cosignataire du fauteuil BKF, Antoni Bonet construit en Argentine et en Uruguay, puis multiplie les chantiers en Espagne : la maison La Ricarda à El Prat de Llobregat (1949-1963), le canodrome Meridiana à Barcelone (1962-1963), la tour Urquinaona (1970). Longtemps oublié, il fait partie de ces exilés catalans redécouverts à la fin du XXe siècle.

José Antonio Coderch (1913-1984)

Architecte barcelonais, membre du Team 10 aux côtés d’Alison et Peter Smithson et d’Aldo van Eyck, José Antonio Coderch est l’auteur des tours Trade de Barcelone (1965-1969, avec Manuel Valls). Côté objets, il laisse surtout la suspension Disa, un luminaire en lamelles de bois d’une élégance toute japonaise, que l’on continue de rééditer en bois et en version blanche.

Rafael Marquina (1921-2013)

Architecte, cofondateur de l’ADI-FAD, Rafael Marquina doit sa gloire à un objet de cuisine : l’huilier anti-goutte de 1961. Sa fille Nani Marquina le produit aujourd’hui sous le nom de Marquina 1961 : un bon design se transmet comme une recette.

André Ricard (né en 1929)

Pionnier du design industriel en Espagne, cofondateur puis président de l’ADI-FAD, auteur de plusieurs livres sur la création, André Ricard a dessiné quantité d’objets du quotidien, souvent si bien intégrés qu’on ne les remarque plus. Ses deux pièces les plus connues sont la lampe Tatu (1972), une petite lampe pop rééditée par Santa & Cole, et le flambeau olympique de Barcelone 1992. En 1987, il reçoit avec Miguel Milá le premier Prix national de design espagnol.

Flambeau olympique des Jeux de Barcelone 1992, long fût métallique et coupe évasée
Flambeau des Jeux olympiques de Barcelone 1992, dessiné par André Ricard (Musée olympique, Lausanne) — Photo : Christophe95, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

Miguel Milá (1931-2024)

Miguel Milá se disait volontiers « designer préindustriel », formule qui résume bien son goût pour les objets simples, pensés comme par un artisan. Ses lampadaires TMC et TMM, sa lampe Cesta qui marie le bois et le verre, sont devenus des classiques des intérieurs espagnols. Santa & Cole édite aujourd’hui la TMM et la Cesta, ainsi que son banc urbain Neorromántico, qui jalonne les rues de Barcelone.

Premier lauréat du Prix national de design en 1987, avec André Ricard, il reçoit en 2008 un Compasso d’Oro pour l’ensemble de sa carrière. Il est mort en 2024, à 93 ans, après une vie passée à améliorer des choses que personne ne trouvait à améliorer.

Oscar Tusquets (né en 1941)

Cofondateur du Studio PER (1964) puis de BD (1972), Oscar Tusquets y signe avec Lluís Clotet l’étagère Hypóstila (1979) et y fait entrer le surréalisme de son ami Dalí. On lui doit aussi un service à thé et à café pour l’opération Tea & Coffee Piazza d’Alessi (1983), la chaise Gaulino (1987), clin d’œil appuyé aux courbes de Gaudí, et des modèles pour Expormim.

Jorge Pensi (1946-2025)

Né à Buenos Aires, Jorge Pensi s’installe à Barcelone au milieu des années 1970 et fonde en 1977 le groupe de réflexion Berenguer, avec notamment Alberto Lievore. Sa chaise Toledo (1988), en aluminium, est entrée au musée d’Art moderne de Buenos Aires et sur des milliers de terrasses, ce qui, pour une chaise de café, est la plus belle des consécrations. Il est mort à Barcelone en novembre 2025.

Javier Mariscal (né en 1950)

Né à Valence, Javier Mariscal débute dans la bande dessinée underground des années 1970 avec ses personnages, les Garriris. Après Memphis, il dessine pour l’éditeur Akaba la chaise Garriris (1987), aux oreilles de souris et aux pieds chaussés de godillots, fonde l’Estudio Mariscal en 1989 et donne naissance à Cobi.

Chaise Garriris de Javier Mariscal, dossier noir à oreilles rondes et pieds métalliques terminés par des chaussures
Chaise Garriris de Javier Mariscal (1987), éditée par Akaba (Musée national d’art moderne, Centre Pompidou, Paris) — Photo : Sailko, CC BY 3.0, via Wikimedia Commons

Suivent le fauteuil Alexandra pour Moroso (1995), des objets pour la collection enfants Me Too de Magis (2005), le fauteuil Sabinas pour Vondom, et même un long métrage d’animation, Chico & Rita, coréalisé avec Fernando Trueba et nommé aux Oscars. Prix national de design en 1999, il reste le plus joyeux des touche-à-tout.

Nani Marquina (née en 1952)

Formée au design industriel à l’école Massana de Barcelone, fille de Rafael Marquina, Nani Marquina commence à dessiner des tapis dans les années 1980 et fonde sa marque en 1987. Son pari : faire du tapis, objet artisanal par excellence, un terrain de création contemporaine. Elle installe dès 1994 sa production en Inde, auprès de tisserands traditionnels, et invite des designers du monde entier : les frères Ronan et Erwan Bouroullec lui signent en 2011 le tapis Losanges, devenu un classique du tapis design.

Patricia Urquiola (née en 1961)

Née à Oviedo, Patricia Urquiola commence des études d’architecture à Madrid avant de les achever à l’École polytechnique de Milan, où elle soutient son diplôme en 1989 auprès d’Achille Castiglioni. Elle travaille ensuite chez De Padova aux côtés de Vico Magistretti, puis pour Piero Lissoni (1996-2001), avant d’ouvrir son propre studio milanais en 2001.

Le reste est un palmarès : Fjord (2002) et Antibodi (2006) pour Moroso, le fauteuil Husk pour B&B Italia, la chaise Frilly pour Kartell. Elle n’oublie pas son pays : des tapis pour Gandia Blasco dès 2004, la collection de jardin Maia pour Kettal (2005), la chaise Nub pour Andreu World (2011). Directrice artistique de Cassina depuis 2015, elle compte parmi les figures les plus en vue des femmes du design.

Martí Guixé (né en 1964)

Formé à Elisava puis à Milan, le Barcelonais Martí Guixé s’est autoproclamé « ex-designer » en 2001, pour dénoncer un métier réduit, selon lui, à fabriquer de jolies formes. Il préfère concevoir des systèmes, des expériences, et même de la nourriture : il est l’un des pionniers du food design. On lui doit les boutiques du chausseur majorquin Camper à partir de la fin des années 1990, et des objets pour Vitra, Magis, Danese ou Droog. Un designer qui ne veut plus en être un, en somme : c’est très espagnol.

Eugeni Quitllet (né en 1972)

Né à Ibiza, formé à l’école de la Llotja de Barcelone, Eugeni Quitllet, proche collaborateur de Philippe Starck, cosigne avec lui en 2010 la chaise Masters pour Kartell : un hommage en polypropylène qui entrelace les dossiers de trois icônes, la Série 7 d’Arne Jacobsen, la coque des Eames et le fauteuil Tulipe d’Eero Saarinen. Pour Vondom, il dessine la chaise d’extérieur Africa, empilable, devenue l’une des stars du catalogue.

Jaime Hayon (né en 1974)

Formé au design industriel à Madrid et à Paris, Jaime Hayon dirige la section design de Fabrica, le laboratoire de Benetton près de Trévise, avant de voler de ses propres ailes. Son univers mêle céramique, dessin, humour et baroque méditerranéen. En 2006, sa collection Showtime pour BD Barcelona fait sensation. Suivent la collection Fantasy pour le porcelainier Lladró (2008), le canapé Favn (2011) et le fauteuil Ro (2013) pour Fritz Hansen, les fauteuils en rotin Frames pour Expormim (2014), ou la lampe Setago pour les Danois de &Tradition. Hayon est la preuve vivante qu’on peut être pris au sérieux sans se prendre au sérieux.

Lampe de table Setago de Jaime Hayon, abat-jour blanc en dôme, fût orange et socle bleu
Lampe Setago (JH27) de Jaime Hayon pour &Tradition, polycarbonate et laiton — Photo : Neoclassicism Enthusiast, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

Inma Bermúdez (née en 1977)

Née à Murcie, formée à Valence puis en Allemagne, où elle fait ses débuts dans des agences de design, Inma Bermúdez ouvre son studio à Valence en 2007. Elle travaille pour IKEA, Lladró ou Marset, pour qui elle dessine la lampe FollowMe, et défend un design honnête, durable, sans effets de manche. En 2022, elle reçoit le Prix national de design dans la catégorie professionnels : l’une des rares femmes à l’obtenir, et la première au titre du design de produit.


Les marques de meubles design espagnoles

Les marques de design espagnoles sont souvent nées d’un atelier familial, d’une fonderie ou d’une fabrique d’osier, avant de prendre le virage du design. Barcelone a les éditeurs et le luminaire, la région de Valence l’industrie.

Lladró – 1953

En 1953, trois frères, Juan, José et Vicente Lladró, construisent un four dans la maison familiale d’Almàssera, près de Valence, avant de s’installer en 1958 à Tavernes Blanques. Leur cuisson en une seule fois donne aux figurines leur glaçure brillante et leurs tons pastel. La porcelaine Lladró devient un best-seller mondial, et pour toute une génération l’image même du bibelot de vitrine. C’est Jaime Hayon qui, avec la collection Fantasy (2008) puis les personnages de The Guest (2012), réconcilie la vieille maison avec les amateurs de design.

Andreu World – 1955

Fondée en 1955 par Francisco Andreu Martí, qui n’a alors que 17 ans, la petite ébénisterie de la région de Valence fabrique d’abord des pièces de chaises, puis des chaises entières. La marque Andreu World naît en 1980 et décolle avec la chaise Andrea de Josep Lluscà (1985), puis avec les modèles d’Alberto Lievore et du studio Lievore Altherr Molina (chaise Manila, 1999).

Spécialiste du siège pour les bureaux, les hôtels et les restaurants, l’entreprise mise sur le bois certifié (gamme 100 % FSC dès 2006) et lance sa première collection d’extérieur en 2009. Prix national de design en 2007.

BD Barcelona – 1972

Fondée en 1972 par Pep Bonet, Cristian Cirici, Lluís Clotet, Mireia Riera et Oscar Tusquets, BD Ediciones de Diseño, devenue BD Barcelona Design en 2007, est l’éditeur le plus singulier du pays. Son catalogue va des rééditions historiques (Gaudí depuis 1975, Dalí) aux pièces de ses fondateurs, en passant par le tabouret Duplex de Mariscal et la collection Showtime de Jaime Hayon. Les étrangers y viennent aussi : Konstantin Grcic lui a dessiné en 2009 la Table B, au plateau en aluminium extrudé inspiré de l’étagère Hypóstila. Prix national de design en 1989.

Punt – 1980

Fondée à Valence en 1980 dans le sillage des designers Vicent Martínez et Lola Castelló, Punt défend un design sobre, en bois et en métal, surtout des tables et des meubles de rangement. Son catalogue accueille aussi des signatures extérieures, de l’architecte Rafael Moneo au Britannique Terence Woodgate. Prix national de design en 1997, la maison cultive un look scandinave et un esprit méditerranéen, un mélange plus rare qu’on ne croit.

Santa & Cole – 1985

Santa & Cole doit son nom à ses fondateurs, Javier Nieto Santa et Gabriel Ordeig Cole, rejoints par Nina Masó. L’aventure commence par des lampes design pour les bars et les boîtes de nuit barcelonaises, puis l’entreprise devient la gardienne du patrimoine du design espagnol : elle réédite les luminaires de Miguel Milá, la lampe Tatu d’André Ricard, et produit, à travers sa branche de mobilier urbain, des bancs et des réverbères devenus familiers dans les rues de Barcelone après 1992.

Nanimarquina – 1987

La marque de Nani Marquina est devenue l’une des références du tapis contemporain tissé à la main. Son catalogue mêle les créations maison et celles de designers invités, des Bouroullec à Jaime Hayon en passant par Oscar Tusquets, et produit aussi l’huilier de Rafael Marquina : une marque de tapis qui vend un huilier, le pied-de-nez est parfait.

Marset – 1942

Née d’une fonderie de métaux familiale créée dans les années 1940, Marset s’est reconvertie dans le luminaire et s’est installée à Badalona, aux portes de Barcelone. Elle édite des lampes à l’allure souvent légère et ludique, signées par des designers espagnols et étrangers, comme la lampe nomade FollowMe d’Inma Bermúdez.

Vibia – 1987

Fondée en 1987, Vibia s’est spécialisée dans le luminaire architectural, en particulier les grandes suspensions sculpturales. Elle réalise l’essentiel de ses ventes à l’export, preuve que la lumière espagnole voyage bien.


Les fabricants espagnols de mobilier de jardin

Ces entreprises ont souvent commencé avec l’osier, le textile ou le métal, et se sont converties à l’extérieur à mesure que la terrasse devenait un salon à part entière. Leur force : des matériaux techniques (aluminium, résines, fibres synthétiques tressées) confiés à de vrais designers.

Point – 1920

Tout commence en 1920 à Gata de Gorgos, dans la province d’Alicante, où José Pons Pedro ouvre un modeste atelier de vannerie en osier. Entreprise familiale où quatre générations de Pons se sont succédé, Point se tourne dans les années 1990 vers le mobilier d’extérieur, avec une fibre synthétique maison, le Shintotex, qui a l’aspect de la fibre naturelle sans craindre la pluie.

Gandia Blasco – 1941

Fondée en 1941 à Ontinyent, au sud de Valence, l’entreprise familiale fabrique d’abord des couvertures. José Antonio Gandía-Blasco, qui la reprend, fait redessiner en 1989 son image par le studio valencien La Nave (d’où le chat efflanqué du logo), lance des tapis en 1990, puis une première collection d’extérieur en 1996 : le mobilier de jardin Gandia Blasco, aux lignes épurées, devient la signature de la maison.

Le groupe compte aujourd’hui trois marques : Gandiablasco pour le mobilier d’extérieur, GAN (2008) pour les tapis, et Diabla (2018), la petite dernière. Patricia Urquiola, Sebastian Herkner ou Mario Ruiz y ont signé des collections.

Expormim – 1960

En 1960, Miguel Laso Tortosa fonde près de Valence « La Exportadora de Mimbre », l’exportatrice d’osier, rebaptisée Expormim en 1990. Installée à Moixent, où les meubles sont toujours assemblés et finis à la main, la maison est devenue l’un des grands noms du meuble en rotin design, et a transposé son savoir-faire à l’extérieur avec des fibres synthétiques. Jaime Hayon, Oscar Tusquets, Lievore Altherr Molina ou le studio MUT Design figurent à son catalogue.

Kettal – 1964

L’histoire de Kettal commence par un constat : en 1964, de retour d’un voyage en Allemagne, le Barcelonais Manuel Alorda s’étonne qu’on ne trouve presque pas de meubles de jardin en Espagne. Il se lance avec l’aluminium. Le tournant arrive en 2005 avec la collection Maia de Patricia Urquiola, dont le succès propulse la marque à l’international.

Kettal travaille depuis avec Marcel Wanders, Hella Jongerius (fauteuil Bob, 2011) ou Rodolfo Dordoni, a racheté en 2000 plusieurs marques, dont le français Triconfort, et a reçu le Prix national de design en 2010. Ses canapés de jardin comptent parmi les plus élégants du marché.

Vondom

Basée à Beneixida, dans la province de Valence, où se trouvent son siège et son usine, Vondom a commencé, de son propre aveu, par un pot de fleurs. Elle s’est imposée avec du mobilier en plastique recyclable pour l’extérieur, souvent rotomoulé, aux formes spectaculaires, parfois lumineuses, qui équipe hôtels, rooftops et clubs de plage.

Son directeur créatif, l’architecte valencien Ramón Esteve, signe la collection Faz, géométrique comme un origami ; Karim Rashid, Stefano Giovannoni, Eero Aarnio, Javier Mariscal ou Eugeni Quitllet complètent l’affiche. Depuis 2019, la marque mise sur les matériaux recyclés.

Chaises Faz blanches et noires aux facettes géométriques sur une terrasse en bois
Chaises Faz de Ramón Esteve pour Vondom, ici avec piètement en tige d’acier — Photo : Ramon Esteve Estudio, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

Questions fréquentes sur le design espagnol

Quelles sont les grandes marques de meubles design espagnoles ?

Les principaux éditeurs sont BD Barcelona (Gaudí, Dalí, Hayon), Santa & Cole (luminaires et mobilier urbain), Andreu World (chaises), Punt, Nanimarquina (tapis) et, pour la lumière, Marset et Vibia. Pour l’extérieur, les références sont Vondom, Gandia Blasco, Kettal, Expormim et Point.

Quels sont les designers espagnols les plus célèbres ?

Pour l’histoire : Antoni Gaudí, Antoni Bonet (fauteuil BKF), Miguel Milá, André Ricard et Oscar Tusquets. Pour aujourd’hui : Javier Mariscal, Patricia Urquiola, Jaime Hayon et Martí Guixé.

Quel fabricant espagnol choisir pour du mobilier de jardin ?

Vondom pour les pièces en résine aux formes sculpturales, Kettal pour l’aluminium et les salons haut de gamme, Gandia Blasco pour les lignes épurées, Expormim et Point pour le rotin et les fibres tressées. Tous travaillent avec des designers renommés.

Le fauteuil Butterfly est-il espagnol ?

À moitié. Le fauteuil BKF, dit Butterfly, a été dessiné en 1938 à Buenos Aires par le Catalan Antoni Bonet et les Argentins Juan Kurchan et Jorge Ferrari-Hardoy, dont les initiales forment son nom.

Où voir du design espagnol ?

À Barcelone, au Museu del Disseny, ouvert en 2014 place des Glòries, et au Museu Nacional d’Art de Catalunya pour le mobilier moderniste de Gaudí et de Gaspar Homar. Le Teatre-Museu Dalí de Figueres conserve la salle Mae West et son canapé en forme de lèvres.

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