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On prête volontiers au design américain une réputation de clinquant : du chrome, du XXL, un diner des années 1950 et un canapé géant face à la télévision. C’est oublier que les États-Unis ont inventé quelques-unes des chaises design les plus copiées de la planète, et qu’une bonne partie des salons dits « scandinaves » sont en réalité meublés à l’américaine, d’une chaise à coque en plastique ou d’une table sur pied central.
Ce qui distingue les designers américains, c’est un rapport décomplexé à l’industrie. Là où l’Europe rêvait le meuble moderne, l’Amérique l’a fabriqué en série, vendu sur catalogue et livré dans les bureaux de toutes les grandes entreprises du pays, avec une ambition que Charles Eames résumait d’une formule : faire « le meilleur, pour le plus grand nombre, au moindre coût ».
Voici l’histoire du meuble américain, des communautés shakers aux icônes du mid-century modern, et celle des hommes et des femmes qui l’ont faite.
Histoire du design américain
Avant le design : les Shakers
Comme partout, il n’y a pas de design avant l’industrie. Il y a en revanche, en Amérique, une tradition d’artisanat du meuble qui pèsera lourd, et elle vient d’une source inattendue : une secte religieuse.
Les Shakers, ou « trembleurs », surnommés ainsi pour les danses extatiques de leurs offices, débarquent d’Angleterre en 1774 derrière leur prophétesse, Mother Ann Lee. Ils vivent en communautés, mettent tout en commun, pratiquent le célibat absolu (ce qui, à terme, pose un léger problème démographique) et appliquent à leurs meubles la même rigueur qu’à leur existence : pas d’ornement, rien d’inutile, tout pour l’usage. Leur devise : « Hands to work, hearts to God », les mains au travail et le cœur à Dieu.
Il en sort des chaises à dossier à barreaux d’une légèreté étonnante, des boîtes ovales en bois cintré, des patères alignées le long des murs où l’on suspend… les chaises elles-mêmes, pour balayer. Dans les années 1860, la fabrication de chaises devient l’une des grandes activités de la communauté de Mount Lebanon, dans l’État de New York, qui les vend au monde extérieur. Les Shakers ont même mis au point une petite rotule à glisser sous les pieds arrière, en bois puis en métal (brevetée en 1852), pour se balancer sur sa chaise sans abîmer le plancher : la piété n’exclut pas le confort.

Ce mobilier d’une sobriété monacale a retraversé l’Atlantique au XXè siècle. Les designers danois l’ont étudié de près, et Børge Mogensen en a tiré sa chaise J39 de 1947, surnommée la « chaise Shaker ». Quant aux Shakers eux-mêmes, ils n’étaient plus que trois en 2025, réunis dans la dernière communauté active, à Sabbathday Lake, dans le Maine. Le célibat, décidément.
Le XIXè siècle : Grand Rapids, « Furniture City »
Pendant ce temps, l’Amérique s’industrialise à toute vapeur. Dans le Michigan, la ville de Grand Rapids, entourée de forêts et traversée par une rivière, devient la capitale du meuble industriel : on la surnomme « Furniture City ». Ses fabricants se font un nom à l’Exposition universelle de Philadelphie, en 1876, et inondent le pays de buffets, de lits et de chaises dans tous les styles historiques disponibles, du néo-gothique au néo-Renaissance.
Retenez ce nom de Michigan : c’est là que naîtront, au siècle suivant, deux des plus grands fabricants de mobilier du monde et la plus influente école de design du pays.
1900-1920 : Arts & Crafts et école de la Prairie
Contre cette marée de meubles surchargés, la riposte vient d’Angleterre. Le mouvement Arts & Crafts de William Morris, qui prône le retour à un artisanat honnête (voyez notre histoire du design britannique), trouve en Amérique un disciple d’une redoutable efficacité commerciale : Gustav Stickley.
Dans ses ateliers d’Eastwood, près de Syracuse, Stickley produit à partir de 1900 environ des meubles en chêne massif aux lignes droites et aux assemblages apparents, sans un gramme de décor : c’est le style Mission, ou Craftsman, du nom du magazine qu’il lance en 1901. Le paradoxe est savoureux : ce champion de l’artisanat vend ses meubles sur catalogue, en série, à toute la classe moyenne américaine. Le succès est immense, jusqu’à la faillite de 1915, quand la mode tourne.

Ce fauteuil à dossier inclinable est d’ailleurs une version américaine du « fauteuil Morris », mis au point dans les années 1860 par la firme de William Morris. Les idées voyagent, les chaises aussi.
Au même moment, dans la banlieue de Chicago, un jeune architecte pousse la logique plus loin. Frank Lloyd Wright invente la Prairie House, maison basse et horizontale étirée dans le paysage, et il en dessine tout : les meubles, les vitraux, les luminaires, les tapis. La maison devient une œuvre d’art totale, et ses chaises à très haut dossier forment autour de la table de la salle à manger une pièce dans la pièce.
Pour le siège de la Larkin Company, à Buffalo (1904-1906), il conçoit en outre un mobilier de bureau en métal, l’un des premiers du genre. Le confort n’était pas toujours au rendez-vous, et Wright le savait : « J’ai été couvert de bleus quelque part, presque toute ma vie, à cause de contacts trop intimes avec mes propres meubles », confessa-t-il un jour.
1925-1940 : art déco, streamline et naissance du designer industriel
En 1925, Paris organise l’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes, acte de naissance officiel de l’art déco (voyez notre histoire du design français). Les États-Unis déclinent l’invitation : le secrétaire au Commerce, Herbert Hoover, aurait estimé que le pays n’avait aucun art décoratif moderne à montrer. Vexant, mais pas tout à fait faux.
Quelques émigrés vont se charger de combler le retard. Le Viennois Paul T. Frankl invente à New York le mobilier Skyscraper, des bibliothèques et des bureaux en gradins qui imitent la silhouette des gratte-ciel de Manhattan : enfin un style qui ne doit rien à Louis XV. Donald Deskey, lui, signe l’aménagement intérieur du Radio City Music Hall, inauguré à New York en 1932, où il marie l’aluminium, la Bakélite et les bois précieux dans un art déco typiquement américain.

Surtout, la crise de 1929 change la donne. Au bord de la faillite, un modeste fabricant de meubles de style de Zeeland, dans le Michigan, Herman Miller, accepte au début des années 1930 de suivre les conseils d’un designer autodidacte, Gilbert Rohde : abandonner les copies d’ancien pour le mobilier moderne. Le pari réussit, et l’entreprise ne regardera plus jamais en arrière.
C’est aussi l’âge du streamline, le style aérodynamique. Pour relancer la consommation, les industriels font appel à une profession nouvelle, le designer industriel. Le Français Raymond Loewy, Henry Dreyfuss, Norman Bel Geddes ou Walter Dorwin Teague profilent locomotives, réfrigérateurs, appareils photo et taille-crayons comme s’ils devaient fendre l’air à 300 km/h. Le taille-crayon aérodynamique ne taille pas plus vite, mais il se vend mieux.
À table, Russel Wright dessine en 1937 le service American Modern, produit à partir de 1939, que le Metropolitan Museum tient pour le service de table le plus vendu de l’histoire. Le design américain a trouvé sa vocation : le moderne pour tous.
Le Bauhaus en exil
Puis l’histoire européenne s’invite. En 1933, les nazis ont obtenu la fermeture du Bauhaus, et ses maîtres prennent le chemin de l’exil. En quelques années, l’Amérique récupère l’essentiel de l’état-major de l’école la plus influente du siècle.
Son fondateur, Walter Gropius, arrive à Harvard en 1937 et prend l’année suivante la tête du département d’architecture ; il y fait venir son ancien élève Marcel Breuer, qui enseigne à ses côtés avant d’ouvrir son agence à New York (on lui doit le Whitney Museum, en 1966). Le dernier directeur du Bauhaus, Ludwig Mies van der Rohe, s’installe en 1938 à Chicago pour diriger l’enseignement de l’architecture à l’Armour Institute, le futur IIT ; il y construira ses tours de verre et d’acier, puis la maison Farnsworth. László Moholy-Nagy fonde un « New Bauhaus » à Chicago dès 1937, tandis que Josef et Anni Albers enseignent au Black Mountain College, en Caroline du Nord.
Ces exilés apportent moins des meubles, même si Knoll éditera plus tard les classiques de Mies et de Breuer, qu’une doctrine : l’industrie est une alliée, l’ornement un aveu de faiblesse, la forme suit la fonction. Cette dernière formule, l’architecte de Chicago Louis Sullivan, maître de Frank Lloyd Wright, l’avait lancée dès 1896 : le Bauhaus la rapportait en somme à l’envoyeur.
Le relais est assuré par le Museum of Modern Art de New York, le MoMA, fondé en 1929, qui expose, achète et organise des concours. C’est de l’un d’eux que va sortir le design américain moderne.
Cranbrook, la pépinière
Le Michigan, lui, a déjà son école. Près de Detroit, à Bloomfield Hills, le patron de presse George Booth a confié à l’architecte finlandais Eliel Saarinen la construction de tout un campus, dont la Cranbrook Academy of Art, fondée en 1932. Saarinen la préside, sa femme Loja y dirige l’atelier de tissage, le sculpteur suédois Carl Milles y installe ses fontaines. C’est l’académie américaine de design par excellence, une sorte de Bauhaus sans dogme, où l’on apprend en atelier auprès d’artistes en résidence.
À la fin des années 1930 s’y croisent, presque en même temps, le fils du président, Eero Saarinen ; un architecte de Saint-Louis venu avec une bourse, Charles Eames ; une étudiante peintre née en Californie, Ray Kaiser ; une jeune orpheline du Michigan prise sous l’aile des Saarinen, Florence Schust ; et un jeune métallier italien de Detroit, Harry Bertoia. On a rarement vu une promotion aussi chargée en légendes : à eux cinq, ils vont meubler l’Amérique d’après-guerre.

En 1940, Eero Saarinen et Charles Eames remportent ensemble les premiers prix du concours Organic Design in Home Furnishings organisé par le MoMA, avec des sièges en contreplaqué moulé en forme de coque, une technique qu’Alvar Aalto avait commencé d’apprivoiser en Finlande. Le design organique, qui épouse le corps au lieu de le redresser, entre au musée. La technique n’est pas encore mûre pour la grande série, mais l’idée est lancée.
1945-1965 : l’âge d’or du mid-century
La guerre a tout changé. Les usines ont appris à mouler le contreplaqué, à travailler l’aluminium, à couler la fibre de verre ; les soldats rentrent, se marient, font des enfants et achètent une maison neuve en banlieue grâce aux prêts du GI Bill. Il faut meubler des millions de foyers, et des millions de bureaux pour des entreprises en pleine expansion. C’est l’âge d’or de ce qu’on appellera plus tard le mid-century modern.
En 1945, la revue californienne Arts & Architecture lance le programme des Case Study Houses : des maisons modernes, économiques et reproductibles, confiées à de jeunes architectes. Charles et Ray Eames, installés à Los Angeles depuis leur mariage en 1941, y construisent la leur, assemblée à partir d’éléments industriels du commerce, et y emménagent la veille de Noël 1949.

Deux fabricants se disputent alors les talents. D’un côté Herman Miller, dont le nouveau directeur du design, l’architecte et journaliste George Nelson, recrute les Eames et Isamu Noguchi. De l’autre Knoll, fondée à New York par l’Allemand Hans Knoll et bientôt dirigée avec sa femme Florence, l’ex-Florence Schust de Cranbrook, qui édite Saarinen, Bertoia, Mies et le Danois Jens Risom. Leur rivalité, qui s’achèvera par un mariage (Herman Miller rachète Knoll en 2021), produira en vingt ans plus d’icônes que bien des pays en un siècle.
Le MoMA, encore lui, organise de 1950 à 1955 avec le Merchandise Mart de Chicago les expositions Good Design, qui consacrent ces meubles auprès du grand public. L’Europe les découvre grâce au Suisse Willi Fehlbaum, qui fabrique sous licence, à partir de 1957, les modèles des Eames et de Nelson : c’est le début de la fortune de Vitra.
Point d’orgue symbolique : en juillet 1959, à l’Exposition nationale américaine de Moscou, dont George Nelson a conçu la scénographie, le vice-président Richard Nixon et Nikita Khrouchtchev s’affrontent devant une cuisine équipée modèle : c’est le fameux « débat de la cuisine ». La guerre froide se joue désormais aussi sur le terrain de l’électroménager.
1965-1980 : pop, sculpture et retour du bois
À partir du milieu des années 1960, le centre de gravité du design mondial glisse vers Milan, où le design italien donne le ton. L’Amérique, elle, se disperse en chemins de traverse.
Côté industrie, Warren Platner signe en 1966 pour Knoll des sièges en fines tiges d’acier soudées, d’un luxe presque baroque, et Vladimir Kagan pousse ses canapés ondulants vers des formes toujours plus libres, comme la collection modulaire Omnibus, vers 1970. Et l’architecte de Los Angeles Frank Gehry surprend tout le monde au début des années 1970 avec Easy Edges, une série de meubles en carton ondulé dont le tabouret Wiggle est toujours édité par Vitra.
À l’opposé, une partie des créateurs tourne le dos à l’usine : c’est le mouvement du studio furniture, le meuble d’artiste-artisan. George Nakashima révèle la beauté des planches à bord naturel, Wendell Castle empile et sculpte le bois comme de la pierre, Sam Maloof polit ses fauteuils à bascule en noyer jusqu’à les rendre soyeux. Le meuble redevient pièce unique et entre dans les musées d’art.

Depuis 1980 : postmodernisme, ergonomie et rééditions
Les années 1980 sont postmodernes, et l’Amérique y tient les premiers rôles. L’architecte Robert Venturi, auteur de la célèbre riposte « Less is a bore » au « Less is more » de Mies, dessine pour Knoll en 1984, avec Denise Scott Brown, des chaises en contreplaqué moulé qui caricaturent tendrement les styles Chippendale ou Queen Anne. Michael Graves conçoit pour l’italien Alessi la bouilloire 9093 (1985) et son petit oiseau siffleur, devenue l’un des objets les plus vendus de la marque.
Au bureau, la révolution s’appelle Aeron : lancé par Herman Miller en 1994, ce fauteuil remplace la mousse par une maille tendue et devient le trône des start-up de la Silicon Valley.
Les grands classiques du mid-century sont presque tous restés au catalogue, à des prix qui ont fait du mobilier « pour le plus grand nombre » un objet de collection. Charles Eames en aurait sans doute souri.
Les grands designers américains
Gustav Stickley (1858–1942)
Fils d’immigrés allemands du Wisconsin, passé par la fabrique de chaises d’un oncle, Gustav Stickley découvre lors d’un voyage en Europe, à la fin des années 1890, les idées de John Ruskin et de William Morris. Il en revient prophète, avec une revue, The Craftsman (1901-1916), pour prêcher la bonne parole.
Ruinée en 1915, son entreprise est rachetée quelques années plus tard par ses frères Leopold et John George, dont la firme, L. & J.G. Stickley, fabrique encore aujourd’hui ses modèles près de Syracuse.
Frank Lloyd Wright (1867–1959)
De la Robie House de Chicago (1909-1910) au musée Guggenheim de New York, achevé après sa mort, le plus célèbre architecte américain a bâti pendant près de soixante-dix ans. Pour Frank Lloyd Wright, le meuble fait partie du bâtiment : il le dessine sur mesure, en bois massif aux lignes géométriques, pour chaque maison.
Son chef-d’œuvre de mobilier de bureau reste celui du siège de Johnson Wax, à Racine (1936-1939), fabriqué en métal par la future Steelcase. Ses fauteuils n’avaient d’abord que trois pieds, censés imposer une bonne posture ; ils avaient surtout la réputation de basculer, et Wright finit par leur en ajouter un quatrième. Une partie de ses meubles est rééditée depuis 1986 par l’italien Cassina, sous licence de la fondation Frank Lloyd Wright.
Paul T. Frankl (1886–1958)
Né à Vienne, formé à l’architecture, Paul Frankl arrive à New York en 1914 et y ouvre une galerie. Ses meubles Skyscraper sont la première tentative d’un style moderne proprement américain, qu’il théorise dans New Dimensions (1928), avant de poursuivre sa carrière à Los Angeles.
Raymond Loewy (1893–1986)
Né à Paris, émigré à New York en 1919, Raymond Loewy est l’incarnation même du designer industriel, celui qui a redessiné l’Amérique du quotidien. On lui doit le paquet de cigarettes Lucky Strike (1940), des locomotives, des cars Greyhound, des voitures Studebaker, la livrée d’Air Force One pour Kennedy et, pour les Français, les logos de LU (1957) et de Shell. Il a résumé sa philosophie dans un livre au titre imparable : La laideur se vend mal.
Charles Eames (1907–1978) et Ray Eames (1912–1988)
Lui est architecte, venu de Saint-Louis ; elle est peintre, élève de Hans Hofmann à New York. Mariés en 1941, Charles et Ray Eames s’installent à Los Angeles et y fondent le plus fertile atelier de design du siècle. Selon un mot de Charles, « tout ce que je sais faire, Ray le fait mieux ».
Leur premier client est la marine américaine, qui leur commande en 1942 une attelle de jambe en contreplaqué moulé : environ 150 000 exemplaires auraient été produits pendant la guerre. La technique maîtrisée, ils en tirent en 1945-1946 les chaises LCW (Lounge Chair Wood) et DCW (Dining Chair Wood), fabriquées d’abord par Evans Products, puis par Herman Miller, qui les commercialise dès 1946 et en reprend la production en 1949. En 1999, le magazine Time a sacré la LCW « design du siècle ».
Suivent les sièges à coque en fibre de verre, nés d’un concours du MoMA en 1948 et produits pour Herman Miller à partir de 1950 : fauteuils et chaises sur piètement de bois, de métal ou à bascule, parmi les premiers sièges en plastique fabriqués en grande série.

En 1956 enfin, le couple présente à la télévision, dans l’émission Home de la chaîne NBC, le fauteuil Lounge Chair et son ottomane, en cuir et contreplaqué de palissandre, pensés pour avoir l’aspect chaleureux et accueillant d’un gant de baseball bien rodé. Ajoutez le portemanteau Hang-It-All (1953) et le court-métrage Powers of Ten (1977) : peu de couples ont autant meublé l’imaginaire du XXè siècle. Ray est morte en 1988, dix ans jour pour jour après Charles.

Eero Saarinen (1910–1961)
Né en Finlande, arrivé aux États-Unis avec sa famille en 1923 et élevé à Cranbrook, où son père bâtit le campus, Eero Saarinen mène de front deux carrières, architecte et designer, avec un égal bonheur. Pour Knoll, il dessine la chaise longue Grasshopper (1946), puis le fauteuil Womb, mis en production en 1948 : Florence Knoll lui avait demandé un siège qui ressemble à « un panier plein de coussins », où se pelotonner.
Son coup de maître est la collection Pedestal, dessinée en 1955-1956 et éditée par Knoll à partir de 1957, avec la célèbre chaise Tulip. Saarinen voulait en finir avec ce qu’il appelait le « bidonville de pieds » qui encombre le dessous des tables. Perfectionniste, il rêvait d’une chaise d’un seul matériau ; la technique de l’époque l’a obligé à poser une coque en fibre de verre sur un pied en aluminium, peint de la même couleur pour faire illusion.
L’architecte n’est pas en reste : le terminal TWA de l’aéroport de New York, oiseau de béton aux ailes déployées, et la Gateway Arch de Saint-Louis sont de lui. Il n’a vu ni l’un ni l’autre achevés : une tumeur au cerveau l’emporte en 1961, à 51 ans.
George Nelson (1908–1986)
Architecte formé à Yale, d’abord journaliste et critique, George Nelson devient au milieu des années 1940 directeur du design de Herman Miller sur la foi d’un livre, Tomorrow’s House (1945), où il imaginait le « mur de rangement ». Il y restera jusqu’en 1972, et sa première décision est la meilleure : faire entrer les Eames, Noguchi et, plus tard, le textile d’Alexander Girard au catalogue.
Son agence new-yorkaise produit une avalanche d’objets vendus sous son nom, selon l’usage du temps, mais souvent dessinés par ses collaborateurs : l’horloge Ball Clock (1949) et le canapé Marshmallow (1956) sont d’Irving Harper, le fauteuil Coconut (1955) de George Mulhauser. Avec ses dix-huit galettes de mousse alignées comme des bonbons, le Marshmallow, fabriqué en petite série, annonçait avec dix ans d’avance le design pop.

On doit aussi à l’agence Nelson les lampes Bubble (1952) et, avec l’inventeur Robert Propst, l’Action Office (1964), dont la deuxième version, conçue par Propst seul, donnera naissance au… box de bureau. Propst finira par déplorer ce que les entreprises en ont fait.
Isamu Noguchi (1904–1988)
Fils d’un poète japonais et d’une écrivaine américaine, né à Los Angeles et élevé en partie au Japon, Isamu Noguchi est d’abord sculpteur : à Paris, en 1927, il a été l’assistant de Brancusi. En 1942, alors que sa résidence new-yorkaise l’en dispensait, il entre volontairement au camp d’internement de Poston, en Arizona, par solidarité avec les Américains d’origine japonaise.
Sa table basse, un plateau de verre posé sur deux pièces de bois sculptées qui s’emboîtent, naît d’un modèle unique de 1939. Un décorateur, T.H. Robsjohn-Gibbings, en vend une copie à peine déguisée ; à Noguchi qui proteste, il aurait répondu que n’importe qui peut faire une table à trois pieds. Herman Miller l’édite officiellement à partir de 1947 sous la référence IN-50.

À partir de 1951, Noguchi crée aussi les lampes Akari, sculptures lumineuses en papier washi et bambou fabriquées à Gifu, au Japon, selon la technique des lanternes traditionnelles. Les Parisiens peuvent voir son jardin japonais au siège de l’Unesco.
Harry Bertoia (1915–1978)
Né dans le Frioul, émigré à Detroit à 15 ans, Harry Bertoia étudie à Cranbrook à partir de 1937 et y dirige bientôt l’atelier du métal. Après un passage chez les Eames en Californie, il rejoint Knoll en Pennsylvanie en 1950, avec carte blanche pour expérimenter le fil d’acier.
Il en sort en 1952 le fauteuil Diamond et toute une famille de sièges en treillis soudé. « Ces chaises sont surtout faites d’air, comme la sculpture ; l’espace les traverse », expliquait-il. Les droits de cette collection lui permettront de se consacrer ensuite à la sculpture, notamment à des sculptures sonores faites de tiges de métal qui vibrent au moindre souffle.

Jens Risom (1916–2016)
Formé à Copenhague, Jens Risom débarque à New York en 1939 et rencontre Hans Knoll, pour qui il dessine en 1941 quinze des vingt pièces de la première collection de la maison. Pénurie de guerre oblige, ses chaises et fauteuils en bois clair reçoivent des assises en sangles tissées : le design scandinave entre en Amérique par la petite porte, et pour pas cher. Après la guerre, Risom fonde sa propre entreprise, Jens Risom Design, en 1946. Il est mort à 100 ans.
Florence Knoll (1917–2019)
Élève de Cranbrook, puis de Mies van der Rohe à Chicago, collaboratrice de Gropius et Breuer, Florence Knoll rejoint Hans Knoll en 1941, crée en 1943 le Planning Unit, service d’aménagement intérieur qui invente le bureau moderne des grandes entreprises, et épouse le patron en 1946. À la mort de Hans dans un accident de voiture, en 1955, elle prend la direction de l’entreprise.
Ses propres meubles, canapés et fauteuils aux lignes tirées au cordeau, table-bureau ovale, elle les appelait modestement des « pièces de remplissage », celles que personne d’autre ne voulait dessiner. Et gare à qui la traitait de décoratrice : « Je ne suis pas décoratrice. Le seul endroit que je décore, c’est ma propre maison. » Elle s’est éteinte à 101 ans.
Edward Wormley (1907–1995)
Directeur du design de la firme Dunbar, à Berne, dans l’Indiana, à partir de 1931 et pendant plus de trois décennies, Edward Wormley incarne un modernisme courtois : bois précieux, proportions classiques, finitions impeccables, pour une clientèle qui trouvait les coques en plastique un peu trop austères. Il glissait volontiers des carreaux de verre Tiffany dans ses tables basses.
George Nakashima (1905–1990)
Formé à l’architecture, passé par Tokyo et par un ashram en Inde, George Nakashima est interné en 1942, comme tous les Américains d’origine japonaise de la côte Ouest, au camp de Minidoka, dans l’Idaho. Il y apprend les assemblages japonais auprès d’un menuisier du camp, Gentaro Hikogawa. Libéré, il s’installe à New Hope, en Pennsylvanie, où il travaille le bois massif en respectant le dessin de chaque planche, nœuds et bord naturel compris.
Il dessine aussi pour Knoll, dès 1946, une chaise de série, mais sa pièce la plus célèbre reste la chaise Conoid du début des années 1960, en porte-à-faux sur deux patins, du nom de l’atelier à toit en voile de béton qu’il avait bâti en 1957.

Warren Platner (1919–2006)
Architecte passé notamment par l’agence d’Eero Saarinen, Warren Platner lance chez Knoll en 1966 la collection Platner : fauteuils, poufs et tables dont la structure est faite d’une multitude de tiges d’acier nickelé soudées, comme une sculpture de fil. Il signera aussi, en 1976, la décoration du restaurant Windows on the World, au sommet du World Trade Center.
Vladimir Kagan (1927–2016)
Né à Worms, en Allemagne, réfugié à New York en 1938, fils d’ébéniste, Vladimir Kagan ouvre sa propre affaire vers 1950. Son canapé Serpentine (vers 1950), dont le dossier ondule comme un ruban, a fait de lui l’un des grands noms du mobilier haut de gamme new-yorkais.
Wendell Castle (1932–2018)
À 13 ans, Wendell Castle apprend dans une revue de bricolage comment sculpter un appelant à canard en collant des couches de bois les unes sur les autres. Il en fera, dans les années 1960, la technique du lamellé-collé sculpté (stack lamination) : des blocs de bois empilés, puis taillés comme de la pierre, qui donnent des meubles aux formes organiques impossibles à obtenir autrement. En 1969, il passe à la fibre de verre avec sa série Molar, en forme de… molaires.
Son œuvre la plus célèbre est un tour de magie : la Ghost Clock (1985), une horloge de parquet dissimulée sous un drap blanc, entièrement taillée dans l’acajou, drap compris. Elle est conservée au Smithsonian American Art Museum.
Les grandes marques du design américain
Steelcase – 1912
Fondée en 1912 à Grand Rapids sous le nom de Metal Office Furniture Company, l’entreprise fait le pari du mobilier de bureau en acier, ininflammable à l’époque où l’on fumait le cigare au-dessus des corbeilles à papier. Son premier brevet, en 1914, concerne d’ailleurs une corbeille en tôle, la Victor.
C’est elle qui fabrique, à la fin des années 1930, le mobilier dessiné par Frank Lloyd Wright pour Johnson Wax. Rebaptisée Steelcase en 1954, elle devient un géant mondial du mobilier de bureau, avant d’être rachetée par son concurrent HNI en décembre 2025.
Herman Miller – 1923
Tout commence en 1905 à Zeeland, dans le Michigan, avec une fabrique de meubles de chambre, la Star Furniture Company. En 1923, son directeur, Dirk Jan De Pree, la rachète avec son beau-père, Herman Miller, qui lui laisse son nom.
Sous l’influence de Gilbert Rohde, puis de George Nelson, la maison devient l’éditeur le plus audacieux du pays : Eames, Nelson, Noguchi, Girard. Elle invente le mobilier de bureau modulaire avec l’Action Office, puis le fauteuil ergonomique moderne avec l’Aeron. En Europe, ses grands classiques sont fabriqués sous licence par Vitra.

Knoll – 1938
Fils d’un fabricant de meubles de Stuttgart, Hans Knoll fonde son entreprise à New York en 1938. Avec Florence, il en fait la vitrine du modernisme international : Saarinen, Bertoia, Nakashima, Noguchi, Platner, et les maîtres européens. Knoll obtient en 1953 les droits exclusifs des meubles de Mies van der Rohe, dont la chaise Barcelona, et édite aussi le fauteuil Wassily et la chaise Cesca de Marcel Breuer.
Ce qui distingue Knoll, c’est cette double casquette : éditeur d’icônes et architecte d’intérieur des sièges sociaux, grâce au Planning Unit de Florence. Plus tard viendront les chaises postmodernes de Venturi et les sièges en lamelles d’érable tressées de Frank Gehry.
Emeco – 1944
En 1944, à Hanover, en Pennsylvanie, l’ingénieur Wilton C. Dinges met au point avec le géant de l’aluminium Alcoa une chaise pour les navires de l’US Navy, capable de résister à l’air salin et au souffle d’une torpille : la chaise Navy 1006. Pour convaincre la Marine, il en aurait jeté une par la fenêtre du huitième étage d’un hôtel de Chicago ; elle aurait rebondi sans dommage. Elle est toujours fabriquée à la main, en 77 étapes, en aluminium majoritairement recyclé, et garantie 150 ans.

Après la guerre, la chaise Navy meuble les prisons, les hôpitaux et les administrations, ce qui lui vaut au cinéma une solide réputation de chaise d’interrogatoire. Il faut attendre 2000 et la chaise Hudson de Philippe Starck, dessinée pour l’hôtel new-yorkais du même nom, pour qu’Emeco devienne une marque de design. En 2010, la 111 Navy Chair, développée avec Coca-Cola, reprend la forme originale en plastique recyclé, à raison d’environ 111 bouteilles par chaise.
Questions fréquentes sur le design américain
Qui sont les designers américains les plus célèbres ?
Pour le mobilier, Charles et Ray Eames, Eero Saarinen, George Nelson, Isamu Noguchi, Harry Bertoia et Florence Knoll, tous actifs au milieu du XXè siècle. Avant eux, Frank Lloyd Wright et Gustav Stickley ; pour l’objet industriel, Raymond Loewy et Henry Dreyfuss.
Qu’est-ce que le style mid-century modern ?
C’est le design des années 1945 à 1965 environ, né en grande partie aux États-Unis : des formes organiques ou épurées, des matériaux issus de l’industrie de guerre (contreplaqué moulé, fibre de verre, fil d’acier, aluminium) et une production en série. Ses icônes sont le Lounge Chair des Eames, la chaise Tulip de Saarinen et le fauteuil Diamond de Bertoia.
Quelle est la grande école américaine de design ?
La Cranbrook Academy of Art, fondée en 1932 à Bloomfield Hills, près de Detroit, et présidée à ses débuts par Eliel Saarinen. Elle a formé ou réuni les Eames, Eero Saarinen, Florence Knoll et Harry Bertoia. Le Pratt Institute de New York et la Rhode Island School of Design sont les autres grandes références.
Qui fabrique aujourd’hui les classiques du design américain ?
Herman Miller (groupe MillerKnoll) édite les meubles des Eames, de Nelson et la table Noguchi sur le continent américain, Vitra en Europe. Knoll produit Saarinen, Bertoia, Platner et Mies van der Rohe, Emeco la chaise Navy, et l’italien Cassina une partie des meubles de Frank Lloyd Wright.
Pourquoi tant de designers « américains » sont-ils nés ailleurs ?
Parce que les États-Unis ont accueilli au XXè siècle les talents que l’Europe chassait ou n’employait pas : Saarinen venait de Finlande, Bertoia d’Italie, Risom du Danemark, Loewy de France, Frankl d’Autriche, Kagan d’Allemagne, sans compter les maîtres du Bauhaus qui fuyaient le nazisme. Le design américain est aussi une histoire d’immigration.















