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Un tabouret en forme d’ailes de papillon, une lampe de papier qui flotte comme une lune, un fauteuil en grillage qui semble fait d’air, un autre où des roses rouges sont prises dans l’acrylique comme des insectes dans l’ambre : le design japonais a le génie de l’objet qui paraît simple et ne l’est jamais.
Son histoire commence par un joli paradoxe : le pays découvre la chaise à la fin du XIXè siècle, et moins de cent ans plus tard, ses designers dessinent pour les plus grands éditeurs italiens. Entre-temps, l’esthétique du vide, le culte des matériaux naturels et la patience de l’artisan sont restés intacts, au point d’engendrer, en épousant le design scandinave, la tendance déco la plus en vogue du moment : le japandi.
Voici son histoire, et celle des créateurs, des marques et des meubles célèbres qui l’ont faite.
Histoire du design japonais
Avant le design : une maison sans meubles
Comme partout, il n’y a pas à proprement parler de design au Japon avant l’ère industrielle. Mais il y a quelque chose de plus déroutant pour un Européen : pendant des siècles, il n’y a presque pas de meubles.
La maison traditionnelle japonaise est elle-même le mobilier. Le sol est couvert de tatamis, ces épaisses nattes à âme de paille de riz gainées de jonc tressé, sur lesquelles on marche en chaussettes, on s’assoit, on mange et on dort. À l’époque de Heian, ce sont de simples tapis réservés aux aristocrates, posés là où l’on en a besoin ; à partir de l’époque de Muromachi (XIVè-XVIè siècles), ils couvrent des pièces entières. Ils deviennent alors une unité de mesure : aujourd’hui encore, une annonce immobilière à Tokyo décrit une chambre « de six tatamis ». Et comme le tatami de Kyoto n’a pas tout à fait la taille de celui de Tokyo, deux chambres de six tatamis ne font pas forcément la même surface. Bienvenue au Japon.
Les cloisons coulissent. Les shoji, treillis de bois tendus de papier washi, filtrent une lumière laiteuse ; les fusuma, panneaux opaques souvent peints, redécoupent l’espace selon les heures du jour. Dans la pièce principale, le tokonoma est une alcôve où l’on expose un rouleau calligraphié et un bouquet, qu’on change selon la saison. Le soir, on sort les futons du placard ; le matin, on les range, et la chambre redevient salon.

Ce vide n’est pas un manque, c’est une esthétique. Les Japonais ont un mot pour l’intervalle, le silence entre deux notes, l’espace entre deux objets : le ma. Et un autre pour la beauté de l’imparfait, de l’usé, de l’éphémère : le wabi-sabi, hérité de la cérémonie du thé telle que la codifie au XVIè siècle le maître Sen no Rikyū, qui préférait un bol de terre irrégulier à la plus fine porcelaine chinoise. En 1933, l’écrivain Jun’ichirō Tanizaki en tirera un petit livre devenu la bible de bien des architectes, l’Éloge de l’ombre, où il défend la pénombre des maisons japonaises contre l’éclairage électrique à l’occidentale.
Le tansu, meuble roi
Dans cette maison dépouillée, un meuble règne : le tansu, coffre à tiroirs en bois massif renforcé de ferrures de fer forgé. Mentionné pour la première fois à l’ère Genroku, à la fin du XVIIè siècle, il se décline selon les usages et les classes sociales : coffre à vêtements, coffre à sabres, coffre de comptoir des marchands, coffre à remèdes aux dizaines de petits tiroirs, coffre monté sur roues…
Le plus spectaculaire est le kaidan-dansu, un escalier dont chaque marche abrite un tiroir ou un placard : on monte à l’étage sans perdre un centimètre de rangement. Les capitaines de cabotage, eux, avaient leur funa-dansu, coffre de marine compact et robuste où ranger l’argent, les sceaux et les livres de comptes.
Les essences sont choisies avec soin : le paulownia (kiri), léger, pour les tiroirs, le zelkova (keyaki) au beau veinage pour les façades, le cèdre du Japon (sugi) ou le cyprès hinoki. Ce goût du bois brut, de l’assemblage précis et de la ferrure assumée, on le retrouvera intact dans le design japonais du XXè siècle.
Le savoir-faire des menuisiers japonais a d’ailleurs une très longue histoire. Au VIIIè siècle, la province montagneuse de Hida, trop pauvre en rizières pour payer l’impôt en riz, s’en acquittait en envoyant ses charpentiers bâtir les temples et les palais de la capitale. Douze siècles plus tard, sa ville principale, Takayama, reste l’une des capitales japonaises du meuble.
Laques d’exportation et japonisme
De 1639 au milieu du XIXè siècle, le Japon se ferme presque entièrement au monde. Seuls les Chinois et les Hollandais, cantonnés à Nagasaki, ont le droit d’y commercer. Par ce trou de serrure passent pourtant des merveilles : les laques japonaises fascinent tant l’Europe que les ébénistes anglais inventent le « japanning » pour les imiter. Et les artisans japonais fabriquent pour la clientèle occidentale des objets qu’ils n’utiliseraient jamais chez eux… à commencer par des chaises.

Quand le pays rouvre ses ports, dans les années 1850, l’Occident découvre ses estampes, ses céramiques, ses paravents, et c’est le coup de foudre. À l’Exposition universelle de Paris de 1867, la première où le Japon expose, le japonisme devient une mode. Le marchand Siegfried Bing publie à Paris la revue Le Japon artistique (1888-1891), puis ouvre en 1895 une galerie baptisée… la Maison de l’Art nouveau, qui donnera son nom à tout un style.
En Angleterre, l’architecte Edward William Godwin dessine dès la fin des années 1860 des meubles « anglo-japonais » d’une géométrie stupéfiante, tout en lignes orthogonales et en bois ébonisé, un demi-siècle avant le Bauhaus : l’une des grandes curiosités de l’histoire du design britannique. À Paris, l’Irlandaise Eileen Gray apprend la laque auprès du Japonais Seizō Sugawara, qui l’enseignera aussi au dinandier Jean Dunand, futur roi de la laque Art déco : un chapitre méconnu de l’histoire du design français.

1868-1945 : le Japon découvre la chaise
En 1868, la restauration de Meiji met fin au shogunat et lance une modernisation à marche forcée. Ministères, écoles, gares et banques adoptent l’architecture et le mobilier occidentaux ; les dignitaires se font photographier en redingote, assis sur des chaises. À la maison, en revanche, on continue longtemps de vivre sur les tatamis, en réservant parfois une pièce « à l’occidentale » pour recevoir les visiteurs.
L’industrie suit : en 1920 naît à Takayama Hida Sangyo, qui fabrique des chaises en hêtre courbé à la manière de Thonet.
La même décennie voit naître un mouvement décisif : le mingei. En 1926, le philosophe Sōetsu Yanagi et les potiers Shōji Hamada et Kanjirō Kawai forgent ce mot, contraction de « art du peuple », pour célébrer la beauté des objets ordinaires faits par des artisans anonymes : bols, paniers, textiles, coffres. Ils ouvrent en 1936 à Tokyo le musée de l’Artisanat populaire japonais (Nihon Mingeikan). Retenez bien ce musée : le fils de Yanagi en prendra un jour la direction, et plus tard l’un des designers japonais les plus célèbres d’aujourd’hui.
Deux étrangers vont aider le Japon à regarder sa propre tradition avec des yeux neufs. L’architecte allemand Bruno Taut, qui a quitté l’Allemagne à l’arrivée des nazis, débarque au Japon le 3 mai 1933 ; dès le lendemain, jour de son anniversaire, ses hôtes l’emmènent visiter la villa impériale de Katsura, à Kyoto. Révélation : il voit dans ce palais du XVIIè siècle, ses volumes nus et ses cloisons coulissantes, l’ancêtre de l’architecture moderne. Pendant ses trois années japonaises, il travaille aussi avec l’Institut de recherche des arts industriels de Sendai, où un jeune designer nommé Isamu Kenmochi étudie avec lui des prototypes de chaises.
Puis, en 1940, le ministère japonais du Commerce invite Charlotte Perriand comme conseillère pour les arts industriels. Elle doit en partie cette invitation à Junzo Sakakura, architecte japonais qu’elle a côtoyé à Paris dans l’atelier de Le Corbusier, et qui a signé le pavillon japonais, primé, de l’Exposition internationale de 1937. Perriand parcourt le pays et ses ateliers avec un jeune assistant et interprète : Sori Yanagi, le fils de Sōetsu. En 1941, elle présente dans les grands magasins Takashimaya de Tokyo et d’Osaka l’exposition « Sélection, Tradition, Création », où sa célèbre chaise longue est réinterprétée en bambou. Le titre résume la leçon : choisir dans la tradition japonaise ce qui reste vivant pour créer du neuf, plutôt que de copier l’Occident.
1945-1960 : reconstruction et « Japanese modern »
La défaite de 1945 laisse le pays exsangue. Paradoxe : c’est l’occupant américain qui va former l’industrie japonaise du meuble moderne. En 1946, les forces d’occupation exigent des logements pour les familles de leurs militaires (environ 20 000 maisons prévues, chiffre ramené ensuite à 10 000), et il faut les meubler à l’occidentale, à raison d’une trentaine de meubles par maison. Quelque trois cents fabricants sont mobilisés dans tout le pays. Des menuisiers habitués aux coffres et aux cloisons coulissantes apprennent à travailler en pouces, pour des corps plus grands que les leurs.
Parmi eux, une jeune entreprise de la préfecture de Yamagata, Tendo Mokko, qui se lance dans le contreplaqué moulé, la technique qui fait au même moment la gloire de Charles et Ray Eames aux États-Unis. Elle deviendra l’atelier du renouveau.
Les années 1950 sont celles de l’organisation. En 1957, le ministère du Commerce international et de l’Industrie crée le label G Mark (Good Design), qui distingue chaque année les produits les mieux dessinés ; son logo est signé du graphiste Yusaku Kamekura.
La même année, le Japon participe pour la première fois à la Triennale de Milan. Coup d’essai, coup de maître : deux tabourets y décrochent une médaille d’or, le Butterfly de Sori Yanagi et le tabouret Torii de Riki Watanabe. Le pavillon japonais a été conçu par un jeune architecte, Kazuhide Takahama, qui rencontre à Milan l’éditeur Dino Gavina… et finira sa vie en Italie.
1960-1980 : l’âge industriel
Les Jeux olympiques de Tokyo, en 1964, puis l’Exposition universelle d’Osaka, en 1970, installent le Japon parmi les grandes puissances industrielles. Le design devient l’affaire des grandes entreprises : Sony, Honda, Canon, Yamaha…
L’objet emblématique de l’époque est pourtant un flacon de sauce soja. En 1961, Kenji Ekuan et son agence GK Design dessinent pour Kikkoman le petit flacon de table à bouchon rouge qui verse sans goutter. Vendu à des centaines de millions d’exemplaires, il est entré au MoMA de New York, et vous en avez probablement manipulé un sans vous demander qui l’avait dessiné, ce qui est le plus beau compliment qu’on puisse faire à un designer.

Dans le mobilier, une génération d’avant-garde regarde ailleurs. À Tokyo, Shiro Kuramata ouvre son agence en 1965 et dessine des meubles aux formes irrégulières qui semblent sortir d’un rêve. Toshiyuki Kita part en 1969 tenter sa chance en Italie, où Takahama l’a précédé : le design italien est alors au sommet de sa gloire. Masanori Umeda, lui, passe par l’agence milanaise des frères Castiglioni, puis devient consultant chez Olivetti, où il travaille aux côtés d’Ettore Sottsass.
1980-2000 : Memphis, Muji et la bulle
Les années 1980 sont celles de la bulle spéculative. Le Japon est riche, Tokyo s’offre des boutiques extravagantes, et ses designers deviennent des vedettes internationales.
En septembre 1981, le groupe Memphis, réuni autour de Sottsass, présente à Milan sa première collection et fait voler en éclats le bon goût fonctionnaliste. Kuramata et Umeda sont de l’aventure. Umeda y expose le Tawaraya, un ring de boxe dont le sol est fait de tatamis : c’est dedans que l’équipe de Memphis posera pour sa photo de groupe la plus célèbre.
À l’opposé de ces extravagances naît en 1980 Muji, la marque sans logo qui va exporter le minimalisme japonais dans le monde entier.
Au début des années 1990, la bulle éclate et le pays entre dans une longue stagnation. Le design japonais, lui, devient plus calme et plus sobre.
Depuis 2000 : le Japon tranquille
Le design japonais du XXIè siècle cultive le silence. On y retrouve l’idée mingei de l’objet ordinaire parfaitement dessiné, le goût des matériaux naturels et le respect de l’artisan, mais aussi une vraie poésie technique : papier, cristal, plastique recyclé.
Les éditeurs occidentaux s’arrachent ces créateurs, tandis que les fabricants japonais de mobilier, longtemps cantonnés à leur marché intérieur, s’ouvrent au monde en invitant des designers étrangers. Le couturier Issey Miyake et son laboratoire de recherche dessinent des lampes en plastique recyclé plié comme un origami, éditées en 2012 par Artemide : la collection s’appelle IN-EI, « ombre », en hommage à Tanizaki. Et le monde entier se met à décorer son salon en japandi.
Les grands designers japonais
Isamu Noguchi (1904–1988)
Né à Los Angeles d’une mère américaine et du poète japonais Yone Noguchi, élevé en partie au Japon, assistant du sculpteur Constantin Brancusi à Paris en 1927 : Isamu Noguchi est un sculpteur, et il le reste même quand il dessine des tables.
Sa table basse en verre posée sur deux pièces de bois emboîtées, dessinée en 1944 et éditée à partir de 1947 par Herman Miller, est devenue un classique, abondamment copié depuis. Herman Miller produit aussi son canapé Freeform (1946), une sculpture habitable aux formes molles, typique du design organique.

Mais c’est au Japon que Noguchi signe son chef-d’œuvre populaire. En 1951, de passage à Gifu, ville réputée pour ses lanternes de papier (chōchin), il rencontre le maire, qui cherche à relancer cette industrie déclinante. Noguchi imagine une lampe de papier washi tendu sur des baguettes de bambou, éclairée non plus par une bougie mais par une ampoule, et la fait fabriquer par l’atelier familial Ozeki. Il la baptise Akari, un mot qui évoque à la fois la lumière et la légèreté.
Il en dessinera plus d’une centaine de modèles. Ozeki les fabrique toujours à la main, et Vitra, qui réédite les créations de Noguchi depuis 2002 avec la fondation de l’artiste, les a inscrites à son catalogue, aux côtés de la Prismatic Table (1957) en aluminium plié. Les Akari sont devenues l’archétype de la lampe design en papier : la boule blanche qui pend dans la moitié des chambres d’étudiants du monde en est la lointaine (et très appauvrie) descendante.

Riki Watanabe (1911–2013)
Surnommé parfois le « Charles Eames japonais », Riki Watanabe ouvre son agence en 1949, dans un pays qui manque de tout. En 1952, il dessine une chaise économique et légère dont l’assise et le dossier sont faits de corde de coton tressée sur un cadre de bois, et sur laquelle on peut poser un coussin zabuton à la japonaise.
Son tabouret Torii (1956), qui emprunte son nom aux portiques des sanctuaires shintō, lui vaut la médaille d’or de la Triennale de Milan en 1957. Il a aussi dessiné des horloges et, sur le tard, des montres pour Seiko. Il s’est éteint à 101 ans : le design, ça conserve.
Isamu Kenmochi (1912–1971)
Pionnier du design industriel japonais, Isamu Kenmochi fait ses armes à l’Institut de recherche des arts industriels, où il étudie la chaise sous l’œil de Bruno Taut. Après-guerre, il devient l’un des premiers à marier l’artisanat traditionnel et la production moderne, en particulier dans l’aménagement de grands hôtels.
Son meuble le plus célèbre est le fauteuil Kashiwado (1961), édité par Tendo Mokko : un bloc taillé dans du cèdre du Japon empilé, dont la surface est brossée pour faire ressortir le veinage. Il est né pour le hall d’un hôtel d’Atami conçu par l’architecte Kenzo Tange, et doit son nom au lutteur de sumo Kashiwado, originaire de Yamagata comme l’éditeur, à qui on l’offrit lors de sa promotion au rang de yokozuna, le grade suprême. Un fauteuil offert à un sumo : on comprend qu’il soit bâti pour durer. On doit aussi à Kenmochi de superbes sièges en rotin, édités par Yamakawa Rattan.

Sori Yanagi (1915–2011)
Fils de Sōetsu Yanagi, le père du mouvement mingei, Sori Yanagi étudie l’art et l’architecture à l’école des Beaux-Arts de Tokyo. C’est Charlotte Perriand, qu’il accompagne dans son tour du Japon au début des années 1940, qui l’oriente vers le design de produits. En 1952, il fonde son propre institut de design industriel.
Son tabouret Butterfly (1954) est sans doute le plus célèbre des tabourets design, et le meuble japonais le plus connu au monde. Deux coques identiques de contreplaqué moulé, reliées par une tige de laiton et deux vis : c’est tout, et c’est parfait. Les deux ailes évoquent un papillon, mais aussi les portiques torii des sanctuaires. Édité à partir de 1956 par Tendo Mokko, médaillé d’or à la Triennale de Milan en 1957, il est entré dans les collections du MoMA et du Victoria and Albert Museum, et Vitra l’édite aussi.

Yanagi a dessiné bien d’autres choses : le tabouret Elephant (1954), en fibre de verre, réédité en polypropylène par Vitra en 2004 avec le designer, alors âgé de 88 ans ; une batterie d’ustensiles de cuisine en inox qu’on achète encore aujourd’hui ; la torche olympique des Jeux d’hiver de Sapporo, en 1972. En 1977, il prend la direction du musée de l’Artisanat populaire fondé par son père. La boucle est bouclée.
Kazuhide Takahama (1930–2010)
Après la Triennale de 1957, Kazuhide Takahama, diplômé de l’Institut de technologie de Tokyo, se lie avec l’éditeur Dino Gavina et s’installe à Bologne dans les années 1960. Il y fera toute sa carrière, entre rigueur japonaise et sensualité italienne.
Son canapé Suzanne (1965), un parallélépipède moelleux aux lignes pures, entre au catalogue de Knoll en 1968, quand le géant américain rachète l’entreprise de Gavina. Il y figure toujours. Takahama est le plus italien des designers japonais, et l’un des moins connus du grand public : une injustice.
Shiro Kuramata (1934–1991)
Formé à l’ébénisterie, Shiro Kuramata devient en quelques années le poète du design japonais. Ses meubles semblent vouloir échapper à la pesanteur, à la fonction, parfois à la matière elle-même.
En 1970, il dessine une série de « meubles aux formes irrégulières », des commodes ondulantes, et le Revolving Cabinet, une colonne de tiroirs rouges qui pivotent autour d’un axe, aujourd’hui édité par Cappellini. En 1976, sa Glass Chair n’est faite que de plaques de verre collées par un adhésif invisible. En 1981, il est l’un des membres fondateurs de Memphis, à l’invitation de Sottsass. Il signe aussi les boutiques d’Issey Miyake et un bar à sushis de Tokyo, le Kiyotomo, aujourd’hui démonté et conservé au musée M+ de Hong Kong.
Ses deux chefs-d’œuvre datent de la fin de sa vie. Le fauteuil How High the Moon (1986), édité par Vitra, est un fauteuil club dessiné tout entier en métal déployé : la masse d’un fauteuil bourgeois, la transparence d’un nuage. Le fauteuil Miss Blanche (1988) emprisonne des roses rouges artificielles dans un bloc d’acrylique ; son nom rend hommage à Blanche DuBois, l’héroïne d’Un tramway nommé Désir de Tennessee Williams. Il en fut fabriqué 56 exemplaires, un pour chaque année de la vie du designer.
Masanori Umeda (1941–)
Diplômé de l’école de design Kuwasawa de Tokyo, Masanori Umeda rencontre Sottsass chez Olivetti, où il est consultant dans les années 1970 ; c’est Sottsass qui l’invite à la première exposition Memphis.
Son ring de boxe Tawaraya (1981), avec sa plateforme de tatamis, reste l’objet le plus mémorable de Memphis. Revenu au Japon, il fonde son agence et dessine pour l’éditeur italien Edra des fauteuils en forme de fleurs, comme le Getsuen (1990), une corolle rembourrée qui ferait passer un bouquet de fleuriste pour un objet austère.
Toshiyuki Kita (1942–)
Né à Osaka, Toshiyuki Kita est l’un des rares designers japonais à avoir trouvé sa place au cœur de l’édition italienne, avec laquelle il travaille depuis la fin des années 1960.
Son coup d’éclat est le fauteuil Wink (1980), édité par Cassina : un siège bas qui se transforme en chaise longue, avec deux « oreilles » d’appui-tête qu’on rabat indépendamment l’une de l’autre, comme un clin d’œil (wink, en anglais). Il est suivi en 1983 de la table Kick, réglable en hauteur. Les deux pièces sont entrées au MoMA de New York. Kita a reçu en 2011 un Compasso d’Oro pour l’ensemble de sa carrière internationale.

Naoto Fukasawa (1956–)
Après des débuts chez Seiko Epson, Naoto Fukasawa part à la fin des années 1980 pour la Californie, à l’agence qui deviendra IDEO, dont il ouvre ensuite le bureau de Tokyo. Sa philosophie tient en deux mots, « sans y penser » : le bon objet est celui dont on se sert sans réfléchir.
Son coup d’éclat est le lecteur CD mural dessiné pour Muji en 1999, un carré blanc qu’on met en marche en tirant sur un cordon, comme un vieux ventilateur. Il entre au comité consultatif de Muji en 2002, lance sa propre marque d’objets, ±0, en 2003, et organise en 2006 avec Jasper Morrison l’exposition-manifeste « Super Normal », éloge des objets ordinaires parfaitement dessinés.

Dans le mobilier, il signe la chaise Hiroshima (2008) pour l’éditeur japonais Maruni, la chaise Déjà-vu pour Magis, et le pouf Koishi, un galet géant en fibre de verre laquée édité par Driade. Depuis 2012, il dirige le musée de l’Artisanat populaire japonais, fondé par Sōetsu Yanagi et longtemps dirigé par son fils Sori : le mingei a trouvé son héritier.
Tokujin Yoshioka (1967–)
Formé à l’école Kuwasawa, Tokujin Yoshioka fait ses classes auprès de Shiro Kuramata puis d’Issey Miyake, avant d’ouvrir son studio en 2000.
Son fauteuil Honey-pop (2001) est fait de 120 feuilles de papier cristal collées en nid d’abeille : livré à plat, il se déplie comme un éventail pour devenir un siège. Montré au Salon du meuble de Milan, il entre dans les collections du MoMA. Suivent la collection Tokyo-Pop en plastique monobloc pour Driade (2002), la chaise Pane (2006), fibres cuites au four comme du pain, et un fauteuil Venus cristallisé dans un bain minéral. Pour Kartell, il dessine la collection transparente Invisibles ; pour Moroso, des fauteuils et des canapés aux allures de nuage.

Nendo – Oki Sato (1977–)
Né à Toronto, diplômé en architecture de l’université Waseda, Oki Sato fonde en 2002 à Tokyo le studio Nendo, du mot japonais qui désigne la pâte à modeler. Un bureau milanais suit en 2005, et le studio devient l’un des plus prolifiques au monde.
Son objet le plus poétique reste la Cabbage Chair (2008), créée pour l’exposition « XXIst Century Man » organisée par Issey Miyake : un rouleau de papier plissé, rebut de la fabrication des tissus du couturier, qu’on incise et qu’on effeuille comme un chou pour en faire un fauteuil. Nendo a dessiné depuis pour Cappellini, Emeco ou Fritz Hansen, pour qui il signe en 2019 une chaise en polypropylène recyclé.
Les marques japonaises de meubles design
Hida Sangyo – 1920
Fondée en 1920 à Takayama, au cœur de la province des célèbres charpentiers de Hida, Hida Sangyo commence par copier les chaises en bois courbé européennes, à la Thonet. C’est l’une des plus anciennes fabriques de meubles du Japon, et l’une des deux seules de son époque à produire encore des chaises en bois courbé.
Maruni – 1928
Née en 1928 à Hiroshima dans un atelier de bois courbé, Maruni change de dimension en 2008, quand elle invite Naoto Fukasawa à créer la « Maruni Collection » : sa chaise Hiroshima, en hêtre ou en chêne massif, aux accoudoirs fondus dans le dossier, devient instantanément un classique. Jasper Morrison rejoint l’aventure en 2011.
Tendo Mokko – 1940
Fondée en 1940 à Tendo, dans la préfecture de Yamagata, par un groupement de charpentiers, de menuisiers et de fabricants de cloisons coulissantes, Tendo Mokko fabrique pendant la guerre des caisses à munitions et… de faux avions en bois destinés à leurrer les bombardiers. Après la défaite, elle meuble les maisons de l’occupant, puis devient la pionnière japonaise du contreplaqué moulé.
C’est l’éditeur historique du design japonais moderne : le tabouret Butterfly de Sori Yanagi depuis 1956, le fauteuil Kashiwado d’Isamu Kenmochi, les sièges bas de Junzo Sakakura et Daisaku Choh, pensés pour s’asseoir presque au ras du tatami. Dans les années 1960, l’entreprise a aussi financé un concours annuel pour les jeunes designers.
Karimoku – 1940
Tout commence en 1940 dans un petit atelier de menuiserie de Kariya, dans la préfecture d’Aichi : Karimoku contracte le nom de la ville et le mot moku, « bois ». Devenu un grand fabricant de meubles en bois massif, le groupe lance en 2009 Karimoku New Standard, qui confie les essences japonaises (érable, châtaignier, chêne) à de jeunes designers internationaux. En 2019, il crée Karimoku Case Study, dessinée par les architectes danois de Norm Architects et le Japonais Keiji Ashizawa, et présentée à Copenhague : on ne saurait mieux définir le japandi.
Muji – 1980
Muji naît en décembre 1980 comme marque de distributeur de la chaîne de supermarchés Seiyu, avec une quarantaine de produits et un slogan imparable : « moins cher, pour une bonne raison ». Le nom complet, Mujirushi Ryōhin, signifie « produits de qualité sans marque ». Le graphiste Ikko Tanaka en est le premier directeur artistique, avant Kenya Hara en 2001. Le premier magasin ouvre à Tokyo en 1983, le premier à l’étranger à Londres en 1991.
Muji vend des chaussettes, des carnets et de la vaisselle, mais aussi des meubles d’une sobriété absolue. En 2008, la marque s’associe à Thonet pour une collection de chaises dessinées par James Irvine et Konstantin Grcic.
Time & Style – 1990
Créée en 1990 à Berlin par un tout jeune Japonais, Ryutaro Yoshida, puis établie à Tokyo en 1992, la société derrière Time & Style ouvre sa première boutique en 1997. Son mobilier en bois massif est fabriqué dans son atelier de Hokkaido et par des artisans de tout le pays. Elle a ouvert un vaste showroom à Amsterdam pour conquérir l’Europe.
Ritzwell – 1992
Fondé en 1992 à Fukuoka par Toshiaki Miyamoto, Ritzwell est dirigé depuis 2018 par son fils, le designer Shinsaku Miyamoto. La marque s’est fait une spécialité du dialogue entre le bois et le cuir : des fauteuils et des canapés aux lignes très épurées, qui conjuguent philosophie japonaise et goût contemporain.
Le japandi, quand le Japon rencontre la Scandinavie
Si vous êtes arrivé jusqu’ici en cherchant comment décorer votre salon en japandi, vous avez déjà compris l’essentiel : ce style n’est pas tombé du ciel.
Une histoire d’amour de 150 ans
Le mot, contraction de « Japan » et de « Scandi », s’impose vers 2016. En 2014, la foire du meuble de Stockholm consacrait déjà une exposition au thème « la Scandinavie aime le Japon » ; deux ans plus tard, la tendance déferle sur les salons et les réseaux sociaux.
Mais le design danois regarde vers le Japon depuis bien plus longtemps. Dès 1886, Royal Copenhagen renouvelle ses porcelaines après la découverte de l’art japonais. Au XXè siècle, Kaare Klint, Poul Kjærholm ou Finn Juhl s’inspirent de l’ébénisterie et du rapport aux matériaux des Japonais. En 1957, Juhl va jusqu’à baptiser Japan une série de sièges édités par France & Søn, dont l’armature de bois reprend la silhouette d’un portique torii.

Les deux cultures partagent en effet beaucoup : le culte du bois et des matériaux naturels, l’artisanat élevé au rang d’art, la fonction avant l’ornement. Le wabi-sabi japonais, qui célèbre la beauté de l’imparfait, répond au hygge danois, l’art du confort douillet. Le japandi prend aux Scandinaves la lumière, les bois clairs et les textiles chaleureux ; aux Japonais, les meubles bas, les tons plus profonds et le goût du vide.
Comment adopter le style japandi chez soi
Le japandi est d’abord un style de la soustraction : quelques meubles bien choisis, des surfaces dégagées, et ce fameux ma, l’espace entre les choses, qui fait partie du décor. Baissez aussi le centre de gravité de la pièce, avec un lit bas ou un futon sur estrade, une table basse, des assises proches du sol : elle paraîtra plus haute et plus calme.
Jouez les bois en contraste, le chêne ou le frêne clairs du Nord contre les bois sombres du Japon : noyer, bois teinté ou bois brûlé à la japonaise, le yakisugi (que les Occidentaux appellent shou sugi ban, en lisant de travers ses idéogrammes). Restez dans une palette sourde, du blanc cassé au gris chaud, relevée de noir et du vert des plantes, avec des matières naturelles : lin, laine, papier, rotin, céramique. Ajoutez une lampe de papier façon Akari, et Tanizaki sera fier de vous. Pour le reste, acceptez l’imparfait : un bol irrégulier, une céramique réparée à l’or selon la technique du kintsugi, une branche dans un vase plutôt qu’un bouquet de fleuriste.
Un seul écueil, mais il est de taille : le « zen de jardinerie ». Bouddha en résine, bambou en plastique et fontaine électrique qui glougloute dans l’entrée n’ont rien à voir avec le japandi, qui demande peu d’objets, mais de qualité. Pour aller plus loin, notre tour d’horizon des styles de décoration intérieure et nos chambres en style scandinave vous donneront d’autres idées.
Questions fréquentes sur le design japonais
Qu’est-ce que le style japandi ?
Le japandi est un style de décoration né vers 2016, qui fusionne le minimalisme japonais et la simplicité chaleureuse du design scandinave. Il repose sur les matériaux naturels, les meubles bas, une palette de couleurs sourdes et beaucoup d’espace libre.
Quel est le meuble design japonais le plus célèbre ?
C’est sans doute le tabouret Butterfly de Sori Yanagi, dessiné en 1954 et édité depuis 1956 par Tendo Mokko : deux coques de contreplaqué moulé reliées par une tige de laiton. Les lampes Akari d’Isamu Noguchi (1951) lui disputent la première place.
Qu’est-ce qu’un tansu ?
Le tansu est le coffre à tiroirs traditionnel japonais, en bois massif renforcé de ferrures de fer forgé, apparu à l’époque d’Edo. Il en existe de nombreux types : coffre à vêtements, coffre de marchand, coffre de marine, ou escalier-coffre (kaidan-dansu).
Que veut dire wabi-sabi ?
Le wabi-sabi est une esthétique japonaise qui trouve la beauté dans l’imperfection, la simplicité et l’usure du temps. Elle est liée à la cérémonie du thé, telle que la codifie Sen no Rikyū au XVIè siècle.
Quelles sont les grandes marques de meubles japonaises ?
Les principaux éditeurs japonais de mobilier design sont Tendo Mokko (tabouret Butterfly), Maruni (chaise Hiroshima), Karimoku, Hida Sangyo, Ritzwell et Time & Style. Muji propose de son côté un mobilier minimaliste à prix plus doux.













