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Le design organique est un courant du design industriel, et plus largement du design contemporain, caractérisé par l’imitation de formes naturelles, vivantes, comme des plantes et des animaux, mais aussi parfois des minéraux, des coquillages, des roches érodées par le temps.
Histoire du design organique
La concurrence entre industrie et artisanat
Au XIXè siècle, les progrès des procédés de fabrication industriels bouleversent l’esthétique du meuble. En quelques décennies, les meubles traditionnels, faits à la main par des menuisiers ébénistes, prennent un sérieux coup de vieux esthétiquement parlant, et se voient concurrencés par des meubles beaucoup moins chers et produits en série, à la chaîne, dans les nouvelles usines de mobilier qui se développent avec la révolution industrielle.
La première réaction des créateurs de meubles consiste à défendre leur métier, leur savoir-faire, leur art : c’est le sens du mouvement Arts and Crafts (arts et artisanats) qui, parti d’Angleterre et exerçant une influence en Europe et en Amérique, promeut des œuvres spectaculaires, faites à la main et à l’unité par des artistans d’excellence. On pourrait presque faire un parallèle avec les couturiers de haute couture qui, aujourd’hui encore, résistent à la fast fashion.
Cependant, en créant des chefs d’oeuvre de l’artisanat, ce courant ne fait que prouver les avantages de la production industrielle, car seule la haute bourgeoisie peut se permettre d’acheter ses créations, tandis que les populations pauvres – la grande majorité – doit se contenter du tout-venant de l’artisanat médiocre et vite fait. C’est, d’une certaine manière, la même fracture que l’on retrouve plus tard entre cinéma d’auteur et blockbusters ; entre édition indépendante et grandes maisons d’édition.
La naissance du design industriel
Au début du XXè siècle, plusieurs courants cherchent à régler le conflit entre industrie et artisanat. Des mouvements comme le Bauhaus, De Stijl et le modernisme, confient la conception des meubles à des artistes innovants, architectes, graphistes et designers d’avant-garde, ce qui contribue à créer une esthétique industrielle conciliable avec l’avantage économique procuré par la production de masse.
Ces mouvements proscrivent tout ce qui faisait la saveur et la force de la production artisanale : les fioritures, les décorations, par exemple les sculptures sur bois en forme de motifs végétaux. L’ornement est jugé « crime » par certains théoriciens de l’époque, ce qui peut paraître un peu radical, à mon sens.
En effet, prenons par exemple le fauteuil de style : on n’en trouve pas un qui ne porte pas des feuilles d’acanthe, des fleurs, des têtes de lion ou d’autres animaux. Ce vocabulaire décoratif se retrouve aussi dans les arts décoratifs, la joaillerie, la ferronnerie d’art ou même les façades d’immeubles haussmanniens.
L’esthétique industrielle, austère, remplace les décorations par des surfaces unies, plates et austères, en bois, en verre, en métal, et plus tard en plastique. En cours de route, la relation entre le meuble et la nature a été coupée. Et certains artistes et une partie du public ressentent un manque. Beaucoup, d’ailleurs, vont chercher à le combler dans d’autres champs créatifs : design textile, illustration naturaliste, arts graphiques.
Le retour du design organique
Dans ce contexte, le design organique apparait comme une synthèse entre le nouveau mode de production industriel, et l’ancienne esthétique artisanale imprégnée de nature. Un compromis subtil entre machine et main, entre usine et atelier.
Loin de revenir en arrière – il ne propose pas de peindre de petites fleurs sur les surfaces unies pour décorer – le design organique va consister à concevoir des meubles industriels dont les formes même rappellent des formes naturelles, des plantes et des animaux. Dans cette synthèse, le vivant fait son retour d’une manière plus forte, à l’échelle du meuble entier, et pas simplement comme un motif décoratif. D’où les fauteuils Cygne ou Oeuf d’Arne Jacobsen, la série Tulipe d’Eero Saarinen, l’Orange Slice de Pierre Paulin, etc. Cette approche influencera aussi, plus tard, le design automobile et le design d’intérieur au sens large.
Rien d’étonnant à ce que des designers danois ou scandinaves aient été parmi les premiers à explorer le style organique : attachés au travail du bois depuis des siècles, ils se sont attachés à concilier l’industrie et la nature, à les réunir dans une même esthétique harmonieuse. Cette culture du bois se retrouve aussi bien dans les maisons que dans les objets du quotidien, les jouets, les ustensiles.
Au-delà de la simple évocation de plantes, d’animaux et d’objets naturels, l’esthétique du design organique peut aussi bien se faire abstraite, et imiter la nature à un niveau plus profond, en privilégiant certaines couleurs – celles des fruits et des fleurs -, et certaines formes – les spirales, les arrondis des os, les intersections des branchages. On pourrait dire que c’est une sorte de biomimétisme poétique, moins scientifique que dans l’architecture high-tech, mais tout aussi fascinant.
Le design écolo
Depuis que la société se préoccupe de changement climatique, de biodiversité, de développement durable, le design écologique fait partie du paysage, ce qui redonne de la vigueur au design organique, quelque peu passé de mode après la vague de design Space Age des années 1950-1960 et la vague de design pop des années 1960-1970. On voit réapparaître des matières naturelles, des matériaux recyclés, des finitions plus brutes.
Aujourd’hui, le design organique reste une tendance de fond de la conception de mobilier, et nul doute qu’il connaitra encore bien des métamorphoses à l’avenir. Il dialogue déjà avec d’autres champs créatifs : scénographie d’expositions, design de jeux vidéo, environnement des bureaux et même aménagement paysager, ce qui, à mon avis, est plutôt une bonne nouvelle pour le quotidien des usagers.
Les meubles célèbres du design organique
Chaise Fourmi, Arne Jacobsen
Cette chaise dessine la forme d’une fourmi vue du dessus dans une plaque de contreplaqué courbé qui sert d’assise et de dossier. Un geste simple, presque graphique, qui rappelle le travail d’un illustrateur ou d’un designer de logo.

Fauteuil Œuf, Arne Jacobsen
Arne Jacobsen est le grand fondateur du design organique, beaucoup imité par la suite. Ce fauteuil en forme d’œuf compte parmi ses chefs d’oeuvre. Il concilie les exigences de la production en série, à une esthétique douce, chaleureuse, vitale, presque enveloppante comme une coquille protectrice.

Chaise Goutte, Arne Jacobsen
Toute en rondeur également, la chaise « Drop » prend la forme d’une goutte d’eau. Elle évoque aussi, disons-le, certains bijoux de créateurs ou des flacons de parfum de luxe, où le design organique est omniprésent pour suggérer la fluidité.

Fauteuil Cygne, Arne Jacobsen
Avec le fauteuil Cygne, Jacobsen réunit deux modèles en un : le plan d’un fauteuil et le corps d’un oiseau. Le résultat est presque sculptural, comme une pièce d’art moderne posée dans le salon.
Avant Jacobsen, l’essentiel du mobilier design industriel s’inspirait des formes froides de la géométrie qu’a abondement exploité le Bauhaus : des cercles, des carrés. Des formes finalement sans âme. Alors qu’un œuf, une goutte, un cygne, apportent poésie et présence dans une pièce ; un peu comme dans la peinture ou la photographie, où la figure humaine ou animale attire toujours plus le regard qu’un simple cube.

Pedestal Group – table tulipe, chaise tulipe, Eero Saarinen
Pour créer son mobilier Pedestal, le designer américain Eero Saarinen, d’origine finlandaise, s’est inspiré de la forme d’une tulipe. Tige, calice, corolle : tout y est, transposé dans le langage du design de mobilier.
Design organique ne rime pas forcément avec matériaux écologiques, car ces sièges magnifiques sont fabriqués dans des matériaux plutôt « sales », en l’occurrence diverses formes de plastique. Cette contradiction, qu’on retrouve aussi dans certains projets de design urbain, fait partie des débats actuels sur le design durable.

Fauteuil 560 Mushroom, Pierre Paulin
L’essentiel de l’oeuvre du designer français Pierre Paulin se fait dans un style organique. Comme ce fauteuil en forme de champignon, ludique et accueillant, très emblématique du design des années 1960.

Fauteuil Orange Slice, Pierre Paulin
Ici, c’est la forme d’une peau d’orange qui a inspiré l’assise et le dossier de ce fauteuil. Cette manière de partir d’un fruit rappelle ce que font certains céramistes ou créateurs de verrerie d’art, qui s’inspirent de la coupe d’un citron, d’une figue, d’une grenade.

Fauteuil Coconut chair, George Nelson
Dans la même veine, le designer américain George Nelson (ou plutôt son employé George Mulhauser) a conçu ce fauteuil en forme de quart de noix de coco. Un clin d’œil aux tropiques qui s’inscrit pourtant dans le vocabulaire sobre du design mid-century.

Gae Aulenti Lampe Pipistrello marron noir LED
L’abat-jour de cette célèbre lampe design de Gae Aulenti évoque des ailes de chauve-souris. La lumière semble y palpiter comme un animal nocturne, ce qui, pour un objet d’éclairage, est assez réjouissant.

Fauteuil Hanging Egg Chair – Nanna Ditzel
Une génération après Jacobsen, la designeuse danoise Nanna Ditzel a repris l’idée d’un fauteuil en forme d’oeuf, lui donnant un côté plus aérien (par suspension) et plus naturel (par le choix du matériau, de l’osier tressé). On est presque du côté de l’artisanat d’art et du travail de vannerie traditionnelle.

Divan Lombrico, Marco Zanuso, B&B Italia
Tel un lombric, ce divan du designer italien Marco Zanuso se compose d’une multitudes d’anneaux. Modulaire, on peut en associer autant qu’on veut. Ce principe modulaire rappelle certains projets de design urbain ou de mobiliers pour espaces publics, pensés comme des organismes évolutifs.

Etagère Bookworm, Ron Arad
Cette étagère design de Ron Arad se nomme Bookworm, « ver de livre », une expression anglaise qui signifie « rat de bibliothèque ».
Elle ressemble à la fois à une sorte de liane dont les séparateurs seraient les feuilles, et à un long ver dont on peut adapter librement la forme. Elle évoque aussi les spirales qu’affectionnent certains architectes ou plasticiens contemporains.

Chaise Bone chair, Ross Lovegrove, Ceccotti
Le designer gallois Ross Lovegrove s’est approprié le design organique d’une manière très personnelle.
Au lieu d’imiter des formes végétales et animales finies et complètes, il imite plutôt le processus de construction, ou les structures internes comme les os. Cette chaise Bone Chair (« chaise os ») en est un bon exemple : ses formes s’inspirent des formes d’un squelette. On est à mi-chemin entre mobilier, sculpture et design expérimental, proche de la recherche en design paramétrique.

Fauteuil Supernatural Armchair, Ross Lovegrove, Moroso
De même, dans ce fauteuil « surnaturel », Ross Lovegrove reprend la structure interne des os, faits de cellules creuses, ce qui les rend plus légers tout en assurant la solidité. On retrouve cette logique de structure dans l’architecture biomorphique et certains objets imprimés en 3D.

Chaise S, Tom Dixon, Capellini
Le designer anglais Tom Dixon fait partie des designers pour qui le design organique est une esthétique formelle abstraite, faite de rondeur, de fraîcheur, de naturel. Sans imiter aucun être vivant particulier, les meubles de Dixon ont un côté organique et vivant. On pense parfois à des rubans, à des vagues, à des mouvements de danse figés.

Chaise longue LC1 Lockheed Lounge, Marc Newson
Même remarque avec l’australien Marc Newson : ses meubles ne représentent platement aucun objet de la nature, mais leur rondeur naturelle les relie fortement à l’esthétique du design organique. On pourrait presque les comparer à des carlingues d’avion ou des coques marines, domaines où le design industriel et le profilage aérodynamique jouent un rôle clé.

Canapé et pouf Pebble Rubble, Front design, Moroso
Chez les designeuses suédoises de Front, la référence à la nature est, pour ainsi dire, une seconde nature. Comme le montre ce canapé composé de galets géants tout doux et moelleux. On pense aux jardins japonais, aux rivières de pierres, mais aussi à certains décors de théâtre ou de cinéma très immersifs.

Pouf resting bear, Front design, Vitra
Les mêmes designeuses ont aussi dessiné ce pouf design en forme d’ours endormi, trop mimi. C’est presque un personnage de bande dessinée ou de film d’animation, ce qui montre à quel point le design de mobilier peut flirter avec l’illustration et l’univers des jouets.

Table Cochon, Front Design
Dans une série de meubles animaliers, les créatives de Front ont poussé le réalisme au maximum, utilisant des animaux entiers comme éléments de meubles : ces cochons deviennent des pieds de table, des lapins sont des pieds de lampe, un cheval un pied de lampadaire. Ce réalisme peut faire sourire, mais il soulève aussi des questions, à mon avis, sur notre rapport symbolique aux animaux dans la culture du design d’intérieur.

Banc inout, Jean-Marie Massaud, Cappellini
Chez Jean-Marie Massaud, le design organique est un horizon formel et abstrait. Quand il y a de la vie, il y a des courbes. Ses projets d’architecture et de design global suivent d’ailleurs la même logique, qu’il s’agisse de stades, d’hôtels ou de mobilier.

Noé Duchaufour-Lawrance, Canapé Villa Borghese
Evocation plus que représentation, le canapé Villa Borghese de Noé Duchaufour-Lawrance rend hommage aux pins parasol de la campagne romaine. C’est une sorte de paysage miniature, un fragment de nature transposé dans le salon, qui dialogue avec d’autres tendances du design d’espace : l’envie de créer des intérieurs plus sensibles, plus organiques, plus vivants.










